CHRONIQUE D'UNE FAMILLE FRANCAISE
DEPUIS LE FIN DU 18éme SIECLE

Texte et Images de Annie BESNARD

A toi, Dominique, qui m’as demandé un jour, de te faire connaître nos grands-parents et notre père.
En voici les prémices, elles concernent la lignée maternelle : les GONNET.

Celle des LESCÈNE, celle de notre père mort lorsque tu avais deux ans, doit suivre. Patience !
Annie.

SOMMAIRE:
1 - Introduction
2 - Un petit village des Alpes
3 - L’ancêtre Pierre GONNET
4 - La deuxième génération
5 - La troisième génération
6 - La quatrième génération

1- Introduction

Connaître l'histoire de ma famille n'avait jamais été pour moi une préoccupation jusqu'à un événement inespéré: l'occasion de faire un voyage à l'Ile Maurice, Ile de mes ancêtres maternels les GONNET et les MINVIELLE; Ile qui m'avait fait rêver toute mon enfance mais où jamais je n'avais pensé pouvoir aller.

C'est donc à l'automne 1991 que j'ai découvert cette île. Puisque c'est d'abord mes ancêtres GONNET que j'ai découverts, ce premier récit leur sera consacré. Plus tard j'essaierai de raconter l'histoire des MINVIELLE qui vécurent à l'Ile Maurice durant les mêmes périodes.

A mon arrivée dans l'Ile, la chance m’a souri. En arrivant à l'aéroport, j'ai cherché dans l'annuaire téléphonique de l'Ile, des GONNET, des MINVIELLE, des BOURDIN, des LAVOIPIERRE - tous ces noms sont ceux de mes arrière-grands-parents. Seuls des LAVOIPIERRE figuraient sur l'annuaire. Une vieille dame très aimable mais très souffrante me dit combien elle regrettait de ne pouvoir me rencontrer et me conseilla de téléphoner à Jean BROUARD - descendant d'une LAVOIPIERRE - qui recherchait des renseignements sur les descendants LAVOIPIERRE repartis en France et qui serait très curieux de tout ce que je pourrais lui raconter sur beaucoup d'entre eux.

Jean BROUARD habitait à GRAND'BAIE tout près de mon hôtel. Il est donc venu nous voir, mon mari Michel BESNARD et moi, à l'hôtel en amenant quelques documents familiaux que j'ai pu lui expliquer parmi lesquels des photos et un faire-part de décès d'un certain Paul LAVOIPIERRE. Après une heure de conversation, Jean BROUARD me propose de venir me chercher le lendemain matin, de me consacrer toute la journée pour me faire faire le tour de l'Ile, me faire visiter le cimetière de Port-Louis pour aller sur la tombe de mon arrière-grand-mère, Marie LAVOIPIERRE, voir quelques tombes des BOURDIN, ERNY, MINVIELLE, de passer près de certaines propriétés familiales et de déjeuner avec une romancière très connue à l'Ile Maurice Marcelle LAGESSE-LAVOIPIERRE - historienne spécialisée dans l'histoire des familles Franco-Mauritiennes. Tous les deux ont fait le maximum pour me faire découvrir en quelques heures l'Ile et plusieurs de mes ancêtres. Ils étaient tellement passionnés par leurs recherches familiales et historiques qu'ils ont réussi à me communiquer leur passion et leur curiosité. En contrepartie, ils m'ont demandé de chercher à mon tour tout ce que je pourrais découvrir sur les descendants LAVOIPIERRE repartis vivre en France. De recherche en recherche, voilà que j'ai pu reconstituer quelques fragments de la vie de mes lointains ancêtres GONNET unis aux LAVOIPIERRE au 19è siècle. Là encore, la chance m'a souri car je dois à l'amabilité et à l'efficacité du maire du VILLAR D'ARENE dans les Hautes-Alpes, village d'origine des GONNET, d'avoir pu contacter une lointaine cousine, arrière petite-fille (par alliance) de LOUIS GONNET - dont je suis, moi aussi, l'arrière petite-fille : Madeleine MARTIN qui a depuis de longues années fait des recherches sur la vie de toutes les familles du Villar d'Arène dont elle est originaire. Parmi les familles importantes du village, il y avait la famille GONNET - Grâce à toutes ses recherches et au livre quelle avait écrit et qui relate 300 ans de l'histoire du Villar d'Arène, j'ai pu découvrir qui avaient été, où et comment avaient vécu mes ancêtres GONNET.
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2 - Un petit village des Alpes

"Dans un petit village des Alpes, au sommet du Haut Oisans, le VILLAR D'ARÈNE, est blotti à 1650 m dans un vaste entonnoir dominé par le PIC et le BEC de L'HOMME, contreforts de la MEIJE, proche du col du LAUTARET. Son territoire s'appelle "LA FARANCHE". Ce terme très ancien signifie : le territoire des hommes Francs; il indique que ses habitants jouissaient depuis très longtemps de certaines libertés communales. Les hameaux sont assez séparés les uns des autres, implantés dans les endroits précis protégés des avalanches et bien connus des FARANCHINS. La neige est présente 7 ou 8 mois de l’année. Même au coeur de l'été, elle peut blanchir le sol, et le gel, pourrir les récoltes. Les habitants sont contraints de passer 6 à 7 mois enfermés, les animaux aussi. Personne n'est riche dans le village, seules quelques familles de "notables" sont un peu moins humbles que les autres. La région du Villar d'Arène est trop pauvre, son climat trop rude, son sol trop ingrat pour nourrir tous ses enfants. Bon nombre d'entre eux doivent émigrer pour quelques mois, pour quelques années ou même pour toute la vie. Beaucoup de Faranchins se font colporteurs pendant les mois d'hiver pour gagner de l'argent durant la mauvaise saison; d'autres émigrent en Bretagne, dans le Nord, dans le Limousin, en Italie du Nord; d'autres encore arrivés en Bretagne, iront à LORIENT pour embarquer sur des bateaux qui les emmèneront jusqu'à l'Ile Maurice pour y tenter leur chance. Plusieurs membres de la famille GONNET sont ainsi allés dès le 18è siècle chercher fortune dans cette île qui s'appelait alors "Ile de FRANCE". Leurs réussites ont été diverses, souvent très honorables. De retour en France, fortune faite, ils se sont établis à Paris, à Lyon, à Grenoble mais ils ont toujours gardé pour le Villar d'Arène une vive passion souvent concrétisée par des dons et par l'aide apportée à tout Faranchin, qu'il soit en exil ou qu'il vive toujours au Village . Le paradoxe du Faranchin est le suivant : il maudit son pays quand il y est enchaîné, mais dès qu'il le quitte, il éprouve pour lui un violent attachement.
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3 - L'ancêtre Pierre GONNET

Quelques familles du Villar d'Arène sont traditionnellement des notables; les Albert, les Bois, les Clot, les Gonnet. Madeleine Martin nous parle dans son livre de ces Gonnet depuis 1706, d'un Jean-Baptiste puis de son fils Félix né en 1745 qui aura sept enfants dont Pierre qui naît en 1777. C'est par lui que je veux débuter mon récit familial car je ne sais que peu de choses de son père et de son grand-père.

Pierre GONNET(1) va donc être le point de départ de mon histoire familiale et vous pouvez en consultant le tableau ci-après, voir que ses descendants directs sont très nombreux.

Voici une liste fragmentaire des descendants de Pierre GONNET(1). Son petit-fils Albert(3) a eu lui aussi des enfants mais je ne les ai pas recherchés me contentant de retrouver tous les descendants de son petit-fils LOUIS (3) mon ancêtre.

Pierre GONNET(1) 1777-1843 est le 5ème d'une famille de 7 enfants. Son père Félix-Jullien meurt quand il a 10 ans. Deux frères et une soeur sont partis à l'Ile Maurice. Deux autres frères vont être enrôlés dans les armées de Napoléon et vont mourir tous les deux à la guerre d'Espagne. Pierre sera le seul garçon de la famille à rester au Villar d'Arène. Madeleine Martin nous dit qu'il a une forte personnalité et qu'il est très proche du Maire, c’est lui qui à partir de 1814 remplit les registres de l'état-civil quand le Maire est absent. A cette époque ce sont les préfets qui désignent les maires de tous les villages et villes de France. Pierre GONNET a été déjà remarqué par le Préfet des Hautes-Alpes qui le désigne comme Maire en 1816. Jusqu'en 1820 il exercera cette responsabilité. Il est noté comme un homme de grande taille - 1 m 85 - On dit qu'il domine tous les hommes du village, qu'il a un visage large, des yeux gris, le teint coloré et que ses manières sont un peu abruptes; aussi obstiné dans l'amitié que dans la querelle, il ne renonce jamais à défendre par tous les moyens ce qu'il considère comme son bon droit. Après 4 années, il redevient simple citoyen. Pierre Gonnet va épouser Marie Salomon en 1810. Il aura quatre enfants Jean-Félix(2) et Louis(2) qui vont à leur tour partir à l'Ile Maurice pour y faire fortune, Catherine(2) deviendra religieuse et Marie-Madeleine(2) qui va grandir au village. Les fils de Pierre sont donc allés rejoindre leurs oncles Jean-Félix(1) et Félix(1) qui ont déjà fait fortune à Maurice et qui vont être pendant des années les soutiens de toute la famille.

Marie Madeleine(2) née en 1818 grandit seule près de ses parents. Quand elle approche de ses vingt ans, Pierre songe à la marier. Comme ses fils vont rester célibataires, Pierre voudrait tout de même bien perpétuer le nom de GONNET. Or il a un neveu éloigné Jean-André GONNET qui est instituteur. C'est un garçon sérieux, méritant, d'une famille où l'on est traditionnellement instituteur de père en fils. En 1838 Jean-André est instituteur à Grandris près de LYON. Pierre son futur beau-père vient d'être nommé maire du VILLAR D'ARÈNE et il fait nommer Jean-André comme instituteur du village pour permettre de concrétiser cette union qu'il souhaite. Du fait de son mariage, Jean-André monte d'un degré dans l'échelle sociale. Une de ses tantes et un de ses oncles avaient dû se placer comme domestiques quelques années auparavant, mais comme il exerce un métier honorable qui lui assure un salaire modeste mais régulier, il est un parti non négligeable. Son beau-père l'installe rapidement à demeure chez lui, sa confiance en Jean-André grandit avec le temps et peu à peu Pierre GONNET lui transmet la responsabilité des survivants de la famille. Dans la multitude de papiers notariaux étudiés par Madeleine Martin, elle trouve "un traité de commerce passé entre Pierre(1) et Jean-André(2) GONNET en 1840 :" Si moi, GONNET beau-père, mets en communauté tous mes biens avec mon gendre, c'est parce qu’il a un âge à pouvoir travailler la terre mieux que moi". Jean-André devient propriétaire du quart des bestiaux estimés à 600 F, il retirera un quart du bénéfice procuré par l'exploitation des terres mises en commun. Il gère tous ces biens avec les conseils de son beau-père mais celui-ci mourra en 1843 après s'être efforcé de se retirer en bon ordre.

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4 - La deuxième génération

                                                 Pierre GONNET x Marie SALOMON
                                                        1777+1813              1783+1819
                                                                                 I
             -----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
            I                                      I                                            I                                                                                I
Jean-Felix Gonnet        Marie-Catherine Gonnet        Marie-Madeleine Gonnet x Jean-André Gonnet              Louis Gonnet
  1811+1896                      1814+1849                            1818+1850                      1814+1884                              1826+1860
   Célibataire                          Religieuse                                                                                                                  Célibataire

Jean-André(2) et Marie-Madeleine(2) se sont donc mariés au Villar d'Arène en 1838. Ils vont avoir cinq fils en dix ans. Deux sont morts en bas âge. Louis(3) naît en 1842, Aimé(3) en 1846, Albert(3) en 1848. Deux ans après Marie Madeleine décède à son tour laissant trois jeunes orphelins de 8 ans, 4 ans et 2 ans. Jean-André ne se remariera pas. Il restera au village jusqu'à 1854.

Désirant que ses fils suivent des études poussées, Jean-André quitte alors le Villar d'Arène avec eux.

Il s’absente quelques années puis les met en pension à Paris. Il reviendra dans son pays en 1858 lorsque l'oncle Jean-Félix(2) frère aîné de sa femme, revient de Maurice où il a vécu 30 ans et se charge alors de suivre les études des trois enfants et de les héberger souvent à Paris puis à Grenoble.

En 1858, de retour au Villar, Jean-André(2) ouvre une école privée. Il participe à la vie du pays, il devient adjoint au maire; bon gestionnaire, il gardera pour ses 3 fils les biens de son beau-père Pierre Gonnet(1).

Jean-André s'installe dans la maison de son beau-père, qu'il reprend à la commune qui s'en servait pour l'instituteur communal, moyennant une somme de 50 F par an, jugée très insuffisante par lui.

Dans les documents du village on le voit participer à différents travaux communaux comme la construction d'une maison d'école financée en grande partie par Jean-Félix(2), une digue-barrage sur la Romanche pour la maîtriser. Comme il est un homme sérieux et organisé, Jean-André(2) conduira tous ces travaux exécutés par les hommes du village.

On est en 1870 et chacun le surnomme "Mac-Mahon". Est-ce parce qu’il sait faire manoeuvrer les troupes et les rendre efficaces ? Jamais il ne se remariera. On ne remplace pas la fille de Pierre Gonnet.

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5 - La troisième génération

                                                 Pierre GONNET x Marie SALOMON
                                                        1777+1813              1783+1819
                                                                                 I
            ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
            I                                      I                                            I                                                                                I
Jean-Felix Gonnet        Marie-Catherine Gonnet        Marie-Madeleine Gonnet x Jean-André Gonnet              Louis Gonnet
  1811+1896                      1814+1849                            1818+1850                      1814+1884                              1826+1860
   Célibataire                          Religieuse                                                                                                                  Célibataire
                                                                                                                  I
                                                            -----------------------------------------------------------------------------------------------------------------
                                                            I                                                      I                                                           I
                                            Louis GONNET                                  Aimé GONNET                                    Albert GONNET   
                                             1442+1925                                       1846+192?                                         1848+1880
                                                             Marié 2 fois                                                         Marié                                                                    Célibataire

Louis GONNET(3) est donc l'aîné des fils de Marie-Madeleine et Jean-André GONNET. Il a huit ans à la mort de sa mère et est déjà très conscient de ce premier malheur qui s'abat sur lui. Il vivra au Villar d'Arène puis commencera pour lui une vie itinérante au gré des affectations de son père, toujours instituteur, à Lorient, à Saint-Quentin puis à Lyon. C'est grâce à la générosité de son oncle Jean-Félix(2) que sa vie va se stabiliser un peu. En effet cet oncle revient de l'Ile Maurice en 1858. Il revient en France après 30 ans de vie là-bas. Sans enfant, il adopte virtuellement ses trois neveux et va s'occuper d'eux comme de ses propre enfants. Louis va continuer ses études mais rien ne nous permet de savoir jusqu'à quel niveau il les poursuit. Nous savons seulement qu'il a certainement fait de la gestion-comptabilité. A 23 ans en 1864, il quitte Grenoble et son oncle Jean-Félix(2), va jusqu'à Lorient afin de quitter la France et d'aller à son tour tenter sa chance à Maurice. Il sait trouver là-bas un excellent ami d'enfance Victor Izoard. Victor, aidé quelques années plus tôt par l'oncle Jean-Félix(2) a commencé à faire du commerce à Maurice. A son tour, Victor va aider son camarade d'enfance Louis GONNET(3). Ils travaillent ensemble et rendent régulièrement compte à l'Oncle "Félix" (raccourcissant son nom de Jean-Félix). En 1866 Louis(3) écrit à son père. Deux ans après avoir quitté la France, il a déjà la nostalgie du village et de la famille. Il raconte à son père qu'un autre oncle, plus éloigné, Jullien Gonnet rentré en France en 1860 après avoir accumulé une énorme fortune estimée à 1 million de francs-Or ? lui a confié à distance la gestion de ses affaires. Louis lui rend des comptes régulièrement mais son écriture est si minuscule et si difficile à lire que parfois l'oncle Jullien ne sait vraiment pas quels chiffres sont écrits. Il en fait donc le reproche à Louis(3). Louis s'offusque des reproches de son oncle Jullien et prend la décision de commencer à monter sa propre maison de commerce de façon à pouvoir s'établir et à devenir financièrement indépendant. Il a une certaine rancoeur contre l'oncle Jullien qui l'exploite honteusement en ne lui accordant que 2,5% de commission sur le chiffre d'affaires alors que quelques temps après la conclusion de leur accord, Louis a découvert que le taux légal pratiqué à Maurice est de 5%. Jullien avait profité de l'arrivée récente de Louis dans l'Ile, de son ignorance des règles locales, pour faire un peu plus de bénéfices. Ayant accumulé une telle fortune, il n'est pas étonnant qu'il ait été dur en affaires. Malgré tout, Louis continue à faire son travail honnêtement et sérieusement. Il ne dépense qu’un minimum d’argent pour lui-même et propose rapidement à son père de l’aider en remboursant peu à peu les dettes qu’il a contractées auprès de lui. Louis est un homme déjà très généreux pour ses proches et en même temps très très économe pour lui-même. Cette dualité de caractère ressortira tout au long de sa vie : générosité à l’extérieur, parcimonie chez lui - Le fait de gérer le négoce de son oncle Jullien lui permet d’être en contact direct avec des négociants européens et donc de leur demander des petits lots de marchandises pour créer bientôt son propre magasin. Il connaît aussi très précisément le prix de chaque article et ne peut plus se faire voler. La vie commence à devenir plus facile, Louis et Victor s’entendent bien; malheureusement en 1867 Victor tombe malade. Par amitié et par reconnaissance pour son ami qui l’a tant aidé à son arrivée à Maurice, Louis le recueille chez lui et le soigne comme un frère jusqu’à sa mort quelques mois après. Louis fournit le drap qui lui servira de linceul et comme son brave ami méritait un témoignage de reconnaissance, Louis fait graver une inscription élogieuse sur sa tombe au cimetière de Port Louis (cf. Madeleine Martin)

En 1868 Louis(3) demande aux autorités Anglaises sa naturalisation. Il l’obtient le 16 juin 1868. Il gagne sa vie correctement et peut commencer à acheter des propriétés : " Mon espoir " à Rivière du Rempart en 1869; " La Savanne " à Saint Félix - voir la carte ci-après. Ces renseignements sont extraits du " livre des domaines sucriers " de GUY ROUILLARD et m’ont été très obligeamment fournis par Jean Brouard et Marcelle Lagesse nos " historiens familiaux " à qui je dois tant de découvertes. En quelques heures de rencontre, ils m’ont ouvert leurs livres de références, leurs maisons, et ils ont su faire naître en moi cette curiosité pour notre passé commun dont je leur suis infiniment reconnaissante.

Louis Gonnet(3) est maintenant bien établi. Il écrit à son père pour lui laisser entendre qu’il n’a pas l’intention de rentrer en France pour le moment. Au Villar d’Arène une jeune fille était vaguement prévue qui pourrait l’épouser à son retour, elle s’appelle Henriette Bret. Louis ne veut pas la faire attendre vainement et charge son père de prévenir la famille. Il annonce en même temps à son père qu’il a trouvé à Maurice une jeune fille qu’il aimerait bien épouser. Elle s’appelle Marie LAVOIPIERRE. Son père Théodore est né à Port-Louis, il est professeur et a cinq enfants. Marie née en 1849 est la deuxième, elle a trois frères Hippolyte - Alphonse et Paul et une jeune soeur Anna née en 1862. Quand Marie épouse Louis Gonnet en juin ou juillet 1867, elle a 19 ans, sa soeur Anna en a 7.

Louis et Marie vont vivre heureux. Le commerce marche bien, Louis ouvre un deuxième magasin. Comme dans le premier, il vend tout ce dont une famille peut avoir besoin pour la nourriture, le ménage, la couture, les vêtements. La famille prospère puisque 3 garçons vont naître. Louis(4) en 1869, Félix(4) le 8 novembre 1870, Joseph(4) en octobre 1872. Malheureusement, une catastrophe s’abat sur la famille : quelques jours après la naissance de Joseph, Marie va mourir - probablement de la fièvre puerpuérale qui enlevait tant de jeunes mères à cette époque.
Elle sera enterrée au cimetière de l’Ouest à Port-Louis le 14 octobre 1872. J’ai pu, grâce à Jean Brouard aller prier sur sa tombe et relever l’inscription que Louis avait fait graver :

Ici repose,
en attendant la résurrection 
la dépouille mortelle de 
Mme LOUIS GONNET 
née Marie LAVOIPIERRE 
décédée en 14 octobre 1872 
à l'âge de 23 ans ½ 
Priez pour elle.

Oh ! Que les grâces sont trompeuses
Et combien vaine la  beauté !
Mais Dieu donne aux femmes pieuses 
l'éclat de l'immortalité

Proverbes 31-30

LAVOIMAR.JPG (30927 octets)

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Les années de bonheur auront été bien courtes pour ce pauvre Louis(3) . Orphelin à 8 ans, il devient veuf 5 ans après son mariage. Ses Fils ont 3 ans, 2 ans et quelques jours. Imaginons la vie bouleversée de ce pauvre malheureux, occupé par son commerce et ne pouvant donner à ses enfants le temps qu’il leur faudrait. Sans doute la grand-mère maternelle Marie-Julie LAVOIPIERRE aura-t-elle pris chez elle les 3 enfants et sa plus jeune fille Anna qui n’a que 11 ans aura-t-elle été comme leur grande soeur.

Il semble que Louis ait continué à vivre à Maurice encore quelques années mais je n’ai aucune lettre datant de cette période. Les garçons grandissent et vont à l’école là-bas, mais quand l’aîné va devoir commencer les études secondaires, Louis(3) juge préférable de rentrer en France et de les mettre dans un collège tenu par les Jésuites. Il semble que toute la famille ait quitté Maurice l’été 1878 car tous les papiers officiels que mon grand-père Félix Gonnet(4) aura à fournir tout au long de sa vie seront datés de Port-Louis le 20 Mai 1878.

Peu de documents datent de la période qui suit le retour de la famille en France. Je sais seulement que Louis(3) s’installe avec ses 3 fils à MONTAUBAN et qu’il est rentier. Il doit donc vivre grâce aux revenus que lui rapportent ses commerces à Maurice qui devaient être très florissants. Nous savons aussi que le père de Louis(3) Jean-André(2) est toujours vivant au Villar d’Arène, qu’il a eu la grande joie de revoir son fils aîné, de connaître enfin et d’embrasser ses trois petits-fils.

Le seul évènement que je connaisse de la vie de la famille à Montauban est un nouvel accident dramatique. L’aîné des garçons de Louis(3), Louis(4) va tomber dans un escalier du collège et va mourir brutalement à l’âge de 10 ans en 1879. Son père ramènera le corps de l’enfant au Villar d’Arène où il sera enterré dans le nouveau cimetière.

Jusqu’en 1879, Louis(3) va habiter 54, rue de la Reine à Montauban mais il désire se rapprocher de sa famille du Villar et de son père encore vivant. Il déménagera juste avant la rentrée scolaire de 1880 et s’installera 29 rue Sainte Hélène à LYON. L’appartement est juste à côté du collège des Jésuites où Félix(4) et Joseph(4) sont externes.

Mais avant de continuer cette histoire familiale, il me faut faire un retour en arrière de quelques années.

Louis(3) est donc veuf depuis 1872. Il reste en relation suivie avec sa belle-famille les LAVOIPIERRE.

Au fur et à mesure que les années passent à Montauban puis à Lyon, il ressent avec plus de force la nostalgie de l’Ile Maurice. Là-bas il a encore de la famille mais aussi des affaires, or le climat économique de l’Ile est très mauvais. La culture intensive de la betterave sucrière en Europe a fait perdre une grande partie de sa valeur à la canne à sucre; l’abolition de l’esclavage en 1848 a rendu les coûts de production beaucoup plus élevés et les producteurs font faillite les uns après les autres. Beaucoup abandonnent et perdent tout. Le commerce par contrecoup s’en ressent. La famille Lavoipierre pressentant la ruine, décide de s’expatrier en Afrique du Sud et Louis voudrait liquider toutes ses affaires à Maurice puisque maintenant sa vie est définitivement fixée en France. Dès 1881 il va commencer à préparer un voyage là-bas. Il va mettre ses Fils Félix(4) et Joseph(4) en pension chez les Jésuites où ils étaient externes auparavant. Ce sont des élèves brillants qui lui donnent toutes satisfactions. Il n’a donc pas de souci à se faire de ce côté là.

" Quant à leurs études, je n’ai pas de souci à me faire. Actuellement Félix est dans les 10 premiers et il a gagné du terrain sur ses camarades qui ont tous 2 ou 3 ans de plus que lui. Joseph aussi doit lutter contre des camarades qui ont 2 et 3 ans de plus que lui."

Après avoir changé d’appartement et trouvé quelque chose de plus spacieux 99 rue Saint Joseph à Lyon en Novembre 1883, il va faire le tour de sa famille pour dire au revoir à chacun au Villar d’Arène, à Grenoble, à Marseille. Il va ensuite remonter à MONGRE près de LYON pour voir une dernière fois ses fils pensionnaires avant son grand départ. Les pères Jésuites lui permettent exceptionnellement de les faire sortir pendant 3 heures qui semblent à tous les 3 terriblement brèves. En bon père de famille, il leur fait toutes sortes de recommandations pour les longs mois qu’ils vont vivre sans lui, l’émotion les étreint et tous les 3 pleurent abondamment en se séparant

" Je n’étais pas moins ému qu’eux et suis parti non sans me retourner fréquemment, et contempler cette demeure où se trouve mon plus cher trésor.

J’ai dû passer le reste de ma journée à Villefranche. Que cette journée m’apparut longue ! Si près de mes enfants. Plusieurs fois j’ai été tenté d’aller les embrasser à nouveau, puis je suis allé demander au Père des Pères, consolation et courage et la vue d’une image représentant la Mère des douleurs m’a bien vite rappelé que " notre Mère " avait fait un sacrifice bien plus douloureux et je ne suis senti fortifié et consolé. "

Après avoir repris le train pour Paris, Louis(3) va devoir se rendre en Angleterre car les bateaux faisant escale en Afrique du Sud ne partent plus de Lorient. Ses étapes vont être Calais, Douvres, Londres et Dortmouth où il prendra le " Drummond Castle " le 8 décembre 1883. Il profite du voyage d’un mois sur le bateau où aucun des 120 voyageurs ne parle Français, pour améliorer son anglais resté très scolaire et qu’il n’a jamais mis en pratique. Après une escale à Madère, il va s’arrêter à Sainte Hélène d’où il enverra la longue lettre ci-jointe décrivant son voyage.

" Drummond Castle " 17 décembre 1883
Arrivé à Paris le Mercredi 11 décembre à 11 heures, mon intention avait été de me rendre en Angleterre par la voie de Dieppe et New-Haven et pour cela je suis allé à la gare Saint-Lazare. J’ai vu que je m’exposerais à manquer le vapeur en prenant cette route. Il y avait mauvais temps dans la Manche et il était à craindre que le bateau ne pût sortir. Je me suis alors jeté sur CALAIS et j’ai dû courir à la gare du Nord. Il était 1 heure quand la voiture m’y a laissé et il fallait repartir à 4 heures. Il ne fallait pas penser à visiter quelque chose ou à voir quelqu’un. Je me suis contenté de dîner et puis ai pris la voie de CALAIS. Minuit avait sonné quand le train est entré en gare. Là, dans une gare ouverte à tous les vents et par un froid vif, il a fallu attendre près de 2 heures que le bateau fût prêt à partir. Enfin, nous nous y sommes décidés et nous avons filé sur DOUVRES. La traversée se fait d’ordinaire en 90 minutes, mais la mer était grosse, le vent violent, et notre bateau roulait énormément. Les lames embarquaient sur le pont et par moments couvraient le bateau. Les passagers, presque tous malades; enfin nous abordons après plus de 3 heures de lutte. Il était 4 heures passées et le train ne partait pour LONDRES que dans 1 heure ½. Je demande la salle d’attente de la gare et on m’introduit dans une chambre où se trouvait du feu. A 3 on y est largement mais à 4 on ne peut se tenir assez près du feu pour ne pas geler. C’est qu’en Angleterre, le climat est si doux que les Anglais se tiennent toujours sur la plate-forme. Ils sont couverts de fourrures, ont 2 paires de gants l’une sur l’autre, mais n’admettent pas que leur pays soit froid! Nous nous embarquons dans le train qui nous mène à petite vapeur à LONDRES où nous mettons pied à terre à 9 heures. Là, j’ai pris une voiture pour me conduire à la gare de PADDINGTON d’où partent les lignes qui aboutissent à DARTMOUTH. Il m’a fallu parcourir une grande partie de Londres et, bien que le froid n’incommodât joliment, je n’étais pas fâché de voir la capitale du commerce. Les maisons en général ne sont pas élevées, 3 étages au plus, les rues peu encombrées de belles voitures ou de beaux équipages, mais par des fourgons, des chariots et des diligences, en un mot : tout est affaire dans cette cité. L’Anglais ne perd pas son temps; pour lui tout est utile. J’ai aperçu la fameuse statue de WELLINGTON . On aurait juré que c’était Napoléon sur sa colonne; seulement sa formidable épée à ses côtés, a vite fait disparaître l’illusion. Vous chercheriez vainement du luxe dans les constructions. Tout est sur le même plan et a la même coupe. Ce qu’il y a de plus curieux, ce sont les murailles toutes barbouillées d’avis commerciaux et de réclames : les plus extravagants sont les plus admirés. A ce point de vue, l’anglais est passé maître.

A la gare, le train quitte pour DARMOUTH à 11 h 45; j’ai le temps de goûter la cuisine anglaise; j’y cours et je dépense mes 2 shillings pour manger sans boire car l’Anglais prend de la bière ou du thé à ses repas.
Puis le temps me manque pour mieux apprécier cette grande ville, je la quitte et me dirige enfin sur Dartmouth. Nous mettons 6 heures pour nous y rendre. Nous parcourons plusieurs grandes villes dont Bristol est celle qui m’a paru la plus importante. Quant à la campagne, elle est admirablement cultivée. Naturellement vous ne trouverez pas des vignes mais des céréales qui ont dû être magnifiques, à en juger par les énormes meules de froment qu’on y voit. Seulement ne cherchez pas des villages et moins encore de clocher à la flèche élancée vers le ciel. Quand le laboureur chrétien, chez nous, est fatigué et qu’appuyé un instant sur sa bêche, il essuie son front que la sueur inonde, si à ce moment ses yeux se portent sur le clocher, le ciel que cette flèche montre, lui apparaît comme le terme de ses travaux ... Nous arrivons à Dortmouth à 6 h du soir. Je prends un petit vapeur qui me conduit à bord du " Drummond Castle ".

C’est un beau vapeur, bien aménagé et qui paraît solidement construit. Nous sommes peut-être 120 passagers. Nous sommes au large dans nos installations. Il y a des Allemands, plusieurs Hollandais et le reste est Anglais sauf un Français que vous connaissez. Pas un ne comprend ma langue et il me faut passer un mois avec ce monde ! J’ai eu soin d’acheter un dictionnaire, j’ai appris assez d’anglais pour me faire servir et je ne désespère pas de me perfectionner. Le fait est que puis 10 jours je baragouine ferme et l’élève fait des progrès. A l’heure actuelle je suis presque une conversation.
Nous avons une belle mer et bonne brise et sommes arrivés à Madère en 4 jours... Nous n’avons fait une halte que de quelques heures puis mis le cap sur SAINTE-HÉLÈNE! Que de souvenirs évoque ce nom ! Il y a 68 ans, un homme qui avait fait trembler l’Europe, parcourait les mêmes mers que je parcours actuellement et Napoléon venait méditer sur la vanité des grandeurs humaines dans une île perdue au milieu de l’Océan. C’est ainsi que Dieu se joue des hommes et leur montre que LUI seul est grand quoiqu’ils veuillent quelquefois usurper ce titre. Toutefois, j’ai lieu de croire que Napoléon ne regrette pas aujourd’hui son martyre, il avait la Foi et qui sait ! si même il n’en a pas remercié Dieu en quittant ce lieu d’exil ! Mais si Napoléon en est sorti plus grand, l’Angleterre n’a pas lieu de se féliciter. Chaque lame qui vient se briser sur les côtes de Sainte-Hélène répète un nom qui rappelle au peuple Anglais son infamie et la victime est bien vengée. Sainte-Hélène est un stigmate attaché au front de l’Angleterre et tant que sur la terre il y aura des hommes, il y aura un cri universel de réprobation pour cette ignoble conduite.
On peut ne pas aimer le Napoléon de 1810 à 1812; mais on ne peut s’empêcher de plaindre le Napoléon de Sainte-Hélène.
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Le séjour de Louis hors de France va durer plus longtemps qu’il ne l’avait prévu. Il commence par s’arrêter au Natal (Afrique du Sud) où toute sa belle-famille a émigré car la situation économique de l’Ile Maurice s’aggrave de mois en mois. Ses beaux-parents Théodore et Marie-Julie Lavoipierre sont à STONEHEDGE avec leurs enfants. Paul est célibataire et Anna, la plus jeune qui a 22 ans est aussi célibataire.

Louis(3) qui est veuf depuis 12 ans envisage sérieusement d’épouser Anna si celle-ci y consent. Ce mariage avec sa jeune belle-soeur lui permettrait de retrouver une vie familiale plus normale et ses fils Félix(4) et Joseph(4) auraient enfin une seconde mère qui ne leur serait pas inconnue. Louis(3) parle donc de son projet avec ses beaux-parents puis avec Anna. L’accord des uns et de l’autre se concrétise. Louis décide, pour laisser à chacun le temps de la réflexion de prolonger son voyage jusqu’à Maurice afin d’y régler ses affaires en suspens.

La situation économique de l’Ile est très mauvaise, beaucoup de ruines déjà et tant d’autres sont prévisibles que Louis se rend compte bien vite que tous ceux à qui il a prêté de l’argent auront bien du mal à payer leurs dettes. Certains sont morts pendant sa longue absence, d’autres enfin ne sont pas disposés à rembourser leurs dettes sachant que Louis ne tardera pas à repartir en France. La conjoncture ne laissant que peu d’espoir à Louis, il recouvre les créances qu’il peut recouvrer, fait signer une reconnaissance de dette à chacun de ses débiteurs et quitte Maurice l’âme en paix, content et fier de n’y laisser aucun créancier mais plutôt un certain nombre de débiteurs qui jamais ne le rembourseront.

De retour à Natal, il prépare son mariage avec Anna Lavoipierre le 27 octobre 1884. Sa dernière lettre de Stonehedge date du 25 novembre. L’un et l’autre sont pressés de partir pour la France. Louis(3) à hâte de retrouver ses enfants qu’il a laissés depuis plus d’un an, Anna est pressée de connaître ces deux garçons de 14 et 12 ans qu’elle n’a connus que tout-petits et elle désire ardemment leur prodiguer son amour et ses soins.

Louis(3) et Anna vont donc arriver en France en Janvier ou Février 1885. Ils vont s’installer à Lyon 9, rue Vaubécour. L’année suivante naîtra Pierre en 1886.

Leurs garçons Félix et Joseph sont pensionnaires chez les Jésuites ils ont 15 ans ½ et 13 ans ½ à la naissance de leur demi-frère. L’un et l’autre sont de très bons élèves. Quand Félix(4) aura réussi son baccalauréat, les pères conseilleront de l’envoyer à Paris dans leur collège Sainte Geneviève 18 rue Lhomond. Là il pourra préparer les concours aux grandes écoles. Quand Joseph(4) réussira à son tour le baccalauréat, il choisira de s’orienter vers la voie religieuse et rentrera au Noviciat des Jésuites. Il partira au Liban au noviciat de GHAZIR. Malheureusement il mourra brutalement à 20 ans en 1892 ayant attrapé une pneumonie à la suite d’une longue course sous une pluie battante. Encore une épreuve bien douloureuse pour son pauvre père.

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6 - La quatrième génération

                                                 Pierre GONNET x Marie SALOMON
                                                        1777+1813              1783+1819
                                                                                 I
            ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
            I                                      I                                            I                                                                         I
Jean-Felix Gonnet        Marie-Catherine Gonnet        Marie-Madeleine Gonnet x Jean-André Gonnet            Louis Gonnet
   1811+1896                              1814+1849                                              1818+1850                                  1814+1884                                  1826+1860
   Célibataire                          Religieuse                                                                                                                Célibataire

                                                                                                                   I
                                                   ----------------------------------------------------------------------------------------------------------
                                                   I                                                                I                                        I
               Marie Lavoipierre x Louis Gonnet    x Anna  Lavoipierre          Aimé Gonnet                     Albert Gonnet   
                          1849+1879                1442+1925                  1862+1926                               1846+192?                                     1848+1880
                                               I                                                                Marié                               Célibataire

                                               I                                I
       -------------------------------------------                    ------------------
      I                             I                          I                                           I
Louis Gonnet   Félix Gonnet         Joseph Gonnet                        Pierre Gonnet
1869+1879                  1870+1943                 1872+1892                                          1886+1915
                    M-Laurence Minvielle
                                  I
      ----------------------------------------------------------------
     I                             I                                    I
Edith Gonnet      Andrée Gonnet           Marie-Alice Gonnet

Nous voici arrivés en 1888. Félix(4) vient d’entrer à Sainte Geneviève pour y préparer les concours des écoles d’ingénieurs. Il y passera 3 années scolaires puisque c’est au deuxième concours qu’il sera reçu à Polytechnique, les documents concernant cette période sont très rares. Je n’ai trouvé que ces deux documents datés de 1890 et 1891. Heureusement il a fallu établir un dossier pour présenter le concours et ces documents se trouvaient dans le dossier militaire de Félix(4). Ses papiers de naissance ont tous été établis à PORT-LOUIS à l’Ile Maurice le 25 mars 1878 probablement juste avant que toute la famille quitte l’Ile. En voici les photocopies officielles. Du fait que Polytechnique est une école militaire et que Félix(4) fera ensuite carrière dans l’armée, j’ai pu avoir accès à son dossier personnel.

Il faut rappeler que c’est pendant la première année de Félix(4) à Polytechnique que son frère Joseph(4) va mourir à Ghazir. Encore un déchirement, un pan de vie qui disparaît, des souvenirs d’enfance et de jeunesse qu’il ne pourra plus partager. L’être qui lui était le plus proche, avec qui il a vécu tant d’épisodes heureux et malheureux s’en va.

Par contre, les nouveaux amis qu’il se fait à Polytechnique vont, pour certains, rester très proches et il entretiendra avec nombre d’entre eux des relations épistolaires suivies, des relations amicales qui ne cessaient de m’étonner lorsque j’étais enfant et que je l’entendais, lui mon grand-père, donner des nouvelles de ses camarades de l’X. Les plus proches furent bien évidemment ceux qui comme lui avaient choisi la carrière militaire et avec qui il entretenait un courrier suivi : MAUPIN, LORIS, MONTEGU, FLEURY, VALETTE, HUGO, JOURDIN et d’autres encore.

Félix(4) va sortir de l’école Polytechnique en juillet 1893. Il sera nommé sous-lieutenant élève à l’école d’application de l’Artillerie et du Génie à FONTAINEBLEAU du 2 octobre 1893 au 30 septembre 1895. Après son école d’application il sortira lieutenant en second au 1er régiment d’Artillerie de Marine. Ci-joints quelques vestiges de son dossier militaire malheureusement très endommagé par une combustion accidentelle non datée, déposé aux archives militaires au Château de Vincennes sous le numéro 2029/5 COLO

Ces archives sont accessibles au public 120 ans après la naissance de l’intéressé. M’étant présentée au service historique en Janvier 1991, j’ai eu la chance de pouvoir immédiatement y avoir accès puisque mon grand-père était né en novembre 1870.

Il serait utile de retourner au service historique des armées pour pouvoir étudier plus longuement et plus en détail tout le dossier.

En plus de ces quelques feuillets abîmés, je conserve dans mes propres archives le livret matricule qui donne année après année les affectations de Félix(4) ainsi que ses nominations aux grades successifs.

Plus intéressant encore, j’ai tout le dossier médical concernant les nombreuses hospitalisations, visites, expertises qui aboutiront à sa mise à la retraite anticipée le 28 février 1912.

A la fin des deux années d’école d’application de l’Artillerie à FONTAINEBLEAU, il est affecté le 1er octobre 1895 au 1er régiment d’Artillerie de Marine (1er RIMA) à Lorient. Il arrive à Lorient, le 3 novembre 1895. En mars 1896 il est envoyé quelques mois après à l’Hôpital Maritime de LORIENT. Il aurait dû partir au Soudan mais est maintenu en France pour raisons de santé. Il aura un congé de convalescence de 3 mois qu’il passera à Lyon chez ses parents.

Pendant cette convalescence, Félix(4) réussit à se faire affecter en Indo-Chine. Il embarquera à Marseille le 1er janvier 1897 sur la " Colombo ".

Un vieil album de photographies bien jaunies, nous laissent encore deviner le détroit de Messine et son monument élevé aux victimes de la " Sémillante " (1855), où la vie à bord du " Colombo " mais ce sont les commentaires qui ont le mieux conservé leur fraîcheur. Ils attestent bien de ce voyage.

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A chacune de ses escales Félix(4) va écrire à ses parents pour leur raconter sa vie à bord et commencera alors un échange de lettres très régulier qui durera tout au long des 30 mois de séjour de Félix au Tonkin.

Si je n’ai pas les lettres de Félix lui-même, du moins ai-je toutes celles qu’il a reçues de son père Louis(3) de sa belle-mère Anna(3) et de son jeune frère Pierre(4)

C’est par ces lettres que nous connaîtrons les escales de Port-Said, Djibouti et Colombo avant l’arrivée au Cap Saint Jacques et la rivière de Saïgon immortalisés par les quelques photos qui suivent.

L’arrêt à Saïgon n’aura duré que quelques jours en attendant un bateau qui puisse emmener tous les voyageurs désireux de monter jusqu’au Tonkin

Félix(4) arrivé en baie d’Along à HAIPHONG le 17 février 1897, rejoindra son poste de SON-TAY le 23 février. Mais Félix n’y restera pas. Il partira en permission dès le 5 mars, il sera hospitalisé pour la première fois à l’hôpital LANESSAN.

Son séjour n’a commencé que depuis trois semaines et déjà sa santé laisse à désirer. Il réussira à se faire affecter à Hanoï où il pourra mieux se soigner jusqu’en octobre où il sera envoyé à YEN-BAY.

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Le poste de YEN-BAY ne devait pas être très éloigné de la capitale puisque parti le matin à cheval il y arrivait en fin de journée.

C’est bien sûr grâce à la précision toute administrative de son livret matricule que je peux suivre les pérégrinations de Félix(4) 97 ans après, mais malheureusement aucune de ses activités proprement militaires n’y sont relatées. Ainsi, je ne sais que très peu de choses sur ce que fut sa vie là-bas. Certaines lettres de ses camarades de l’X nous renseignent un peu. Ainsi était-il courant qu’ils se prêtent mutuellement quelqu’argent quand pour une raison ou pour une autre ils en avaient un besoin impératif. Dans toutes leurs lettres il est question d’emprunt, de remboursement ou de report d’échéance. Le Lieutenant MAUPIN en avril 1897 nous raconte sa vie dans un poste au Nord Ouest d’HANOI :

A peine arrivé à LANG-MET, j’ai cru que j’allais faire colonne. On m’a envoyé à la poursuite d’un certain chenapan nommé DOC-QUI que deux autres colonnes de reconnaissance, devaient traquer dans deux autres directions. Nous sommes tous rentrés 6 jours après gros-jeans comme devant. Après cela j’ai été envoyé commander pendant un mois le secteur de VANH-LIN pas très loin de LANG-SON. Je suis rentré à Lang-Met depuis 8 jours. C’est un poste assez joli quoique dans la brousse, à 4 km d’une station du chemin de fer de PHU-LONG-THUONG à LONG-SON

Le lieutenant LORIS l’invite à venir le voir au kilomètre 11. Il pourrait faire facilement faire 11 km à cheval pour venir déjeuner.

Le Lieutenant MONTEGU qui a lui aussi emprunté 120 piastres à Félix aimerait les lui rendre. Sa vie de poste est calme, il s’est monté une petite écurie, il chasse le faisan et même la biche et son métier l’intéresse beaucoup.

La principale occupation de tous ces artilleurs consiste à faire des relevés topographiques en vue de la construction de nouvelles routes. Nous voyons dans un passage écrit par Maupin que le chemin de fer Hanoï-Lang-Son est déjà exploité régulièrement.

Puisque Louis(3), Anna(3) et Pierre(4) ont beaucoup écrit à Félix(4) en Indo-Chine, nous pouvons, à travers ces lettres, connaître un peu mieux la personnalité de chacun d’eux, faire une esquisse de la vie qu’ils menaient, de leurs caractères entre 1897 et 1899.

Louis(3) commence toujours ses lettres par son long passage de morale. Il est " LE PERE " et il se sent toujours responsable de l’éducation de son fils même si celui-ci est devenu un homme. C’est une morale très attachée à la religion catholique qu’il professe : " Souviens-toi qu’il faut continuer à travailler si on ne veut pas en perdre l’habitude et devenir un être nul. Mais pour rester fidèle à cette loi du travail, il faut en demander la force à Dieu "... Souviens-toi que seule la communion fréquente te sauvera d’une vie d’inconduite avec des femmes indigènes ......Donne-moi des détails sur les secours religieux que tu peux avoir et rassure ma conscience paternelle qui s’alarme ".

La seconde partie de ses lettres aborde chaque fois le sujet d’un héritage difficile à partager équitablement. Quand le père de Louis(3) Jean André(2) est mort en 1884, ses fils n’ont pas eu grand ’chose à se partager et les choses se sont très bien passées.

Mais quand en 1886, l’oncle Jean Félix(2) qui avait élevé Louis(3) et ses frères Albert(3) et Aimé(3) (voir tableau page 15) va mourir, il laissera un héritage très important à ses neveux puisqu’étant célibataire, il n’avait pas d’enfant.

Quelques lignes d’explication nécessitent un retour en arrière d’une quinzaine d’années . Albert(3) le plus jeune des trois frères est mort de la tuberculose en 1880. Louis(3) a mené une vie quelque peu voyageuse entre l’Ile Maurice et la France, il n’a pas fait beaucoup d’études supérieures à part du droit commercial et aussi un essai d’études de médecine. Il serait un peu instable et indécis quant à l’orientation de sa vie, il a toujours vécu assez loin de son oncle Jean-Félix(2) mais en bonne entente avec lui.

Par contre son frère Aimé(3) restera tout au long de sa vie à Grenoble, tout près de son oncle Jean Félix(2). Après son baccalauréat, il va faire des études d’avoué et s’installera à LA TRONCHE à quelques kilomètres de Grenoble. C’est lui qui s’occupera de son oncle comme d’un père et quelques années avant de mourir, cet oncle l’adoptera officiellement. En qualité d’homme de loi Aimé(3) a de longue date préparé la succession de son oncle, lui prodiguant tous les conseils dont il pouvait avoir besoin. il est évident qu’il en a aussi profité pour se faire donner une part de la fortune beaucoup plus substantielle que celle qui sera attribuée à Louis(3) après la mort de leur oncle Jean-Félix(2).

La découverte de cette injustice flagrante, préparée de longue date occasionnera une immense déception pour Louis(3) et beaucoup d’amertume envers son frère qu’il avait cru honnête et fraternel. Pendant de longs mois, toutes les lettres exprimeront ce déchirement dans le coeur de Louis(3) racontant à son fils Félix(4) toutes les péripéties pour tenter de remédier à ce partage injuste. Ainsi va la vie, qu’à chaque génération se produisent des disputes et des séparations à cause d’injustices évidentes lors des partages des héritages !

En même temps qu’il est profondément blessé, Louis, dans ses lettres, fait montre d’un grand sens chrétien du pardon. On sent qu’il a bien du mal à se détacher des biens matériels alors qu’il en donne si souvent le conseil.

Dans ses lettres, Louis continue à faire à son fils Félix(4) toutes sortes de recommandations : souviens-toi mon cher enfant de demeurer fidèle à tes pratiques religieuses, si tu avais le malheur de les négliger, reprends-les car autrement tu es sur le précipice et prends garde. Dieu l ’a dit " Sine me, nihil potest facere " Attachons-nous à celui qui conserve toutes les choses saines et à l’abri des corruptions ". (5 février 1898). Autres recommandations qui sont répétées, dans chaque lettre : fais attention à ta santé, reste chaste comme je le suis resté moi-même,, n’oublie pas de travailler à tes études et de préparer le concours pour entrer à l’école de Guerre ...

Louis parle aussi à Félix de sa propre vie professionnelle car depuis quelques années il n’est plus rentier comme le mentionnait la page 41 du dossier militaire de Félix datant probablement de 1895. Il a acheté une verrerie, gobeleterie.

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Pour faire marcher cette petite entreprise, Louis(3) est obligé de voyager beaucoup afin de démarcher des clients nouveaux, afin aussi de trouver les meilleurs approvisionnements possibles. Ces voyages fréquents le conduisent un peu partout en France, en Allemagne, en Italie. Les déplacements en train sont longs, fatigants, les correspondances pas toujours très faciles et à 55 ans, Louis(3) commence à perdre ses forces et à se sentir vieillir. Il trouve quand même une compensation à ces voyages pénibles; il profite de chaque arrêt possible pour revoir famille et amis qui vivent dans des villes très dispersées. Il s’arrête chez les uns et chez les autres pour renouer des contacts plus chaleureux et plus intimes qu’un simple échange de lettres. Il revoit ainsi Prosper MINVIELLE, ancien de l’Ile Maurice, et sa famille parfois à Paris, parfois à Pau, les DUBRULLE et Madame de SAINT-FELIX à Paris - encore une ancienne Mauricienne - Quand il va dans le Nord il retrouve un lointain cousin Maurice GONNET et bien d’autres encore .....

Pour sa verrerie Louis(3) est toujours inquiet, préoccupé, mais quand, en fin d’année, il fait le bilan, il lui faut avouer que ses comptes sont positifs tout en ajoutant, comme pour conjurer le mauvais sort, que de tels résultats ne sauraient durer, que devenant bien vieux, il n’aura bientôt plus les forces nécessaires pour continuer ainsi .... Mais il continuera bien sûr encore pas mal d’années.

Maintenant, je ne voudrais pas revenir à l’Indochine et à mon grand-père Félix(4) sans avoir parlé de la très bonne et très vertueuse femme qu’était Anna(3) l’épouse de Louis(3).

A travers une trentaine de lettres écrites par Anna(3) de 1897 à 1909, soit à Félix d’abord soit à Félix et à sa femme ensuite, j’ai découvert une femme d’une très grande bonté, débordante d’amour et toujours préoccupée du bonheur des autres bien avant de s’occuper d’elle-même.

C’est aussi une femme qui n’arrête jamais de travailler, qui fait des prodiges de couture et de raccommodage pour faire durer plus longtemps ses propres robes afin d’économiser quelques sous et d’en faire profiter d’autres plus malheureux qu’elle.

Nous la voyons ainsi préparer de longue date, pour les enfants du Villar d’Arène tout ce dont ils pourront avoir besoin pour le grand jour de leur communion solennelle.

Février 1898
Cette année au Villard les premières recrues de mon catéchisme font leur 1ère communion ; à cette occasion je vais leur donner à chacun le livre, le chapelet, la robe faite, et le drap non coupé pour le costume des garçons.
Pour les 6 filles, le livre est blanc, imitation ivoire, calice incrusté, chapelet blanc monture métal blanc; je ne suis pas assez riche pour donner une monture en argent, ce chapelet coûte 1 franc, le livre 3 francs; pour les garçons (4 garçons) le livre coûte 1 F 50, grenat, fleurs de lys or imprimées tout autour, doré sur tranche, le chapelet 1 F à grains rouges. Je ferai les 6 robes moi-même; j’ai écrit pour demander les mesures de chacune et chaque robe me reviendra à 3 F 25. Faisons le compte : chapelets 10 F, livres 24 F, robes 19,50 F total 53,50 F fil et boutons 54 F plus le drap pour les costumes et tout cela va sortir d’une bourse le plus souvent bien plate; c’est après cela qu’il me faudra changer des dos de robes pour les faire encore durer. Si j’avais près de moi un certain lieutenant, j’aurai passé la quête ... Car un lieutenant ça en gagne-t-y des pièces de 40 sous par jour !

Louis(3) et Anna(3) vivent donc à Lyon près de la Gare, rue Vaubécour d’abord puis rue Condé. Le frère d’Anna, Paul LAVOIPIERRE est venu de Natal pour s’installer en France et essayer de fonder une famille et de gagner sa vie. Il habite rue Puits Gaillot, près de l’Hôtel de Ville. Il a créé une petite entreprise de papiers peints qui marche bien. Sa femme et lui resteront toujours proches de Louis et d’Anna. Il se verront souvent. Grâce à Paul, homme truculent et chaleureux, Anna souffrira moins de l’éloignement du reste de sa famille, de la séparation de son île natale qui lui manque parfois.

Après la mort de Louis et d’Anna en 1926, Paul viendra s’installer à Louveciennes près de Paris afin d’être plus proche de ses nièces qui sont avec ses filles Hélène et Yvonne la seule famille qui lui reste, une de ses nièces était Andrée Gonnet(5) ma mère et l’autre Madeleine Gonnet(5) fille de Pierre(4).

Louis et Anna ont l’un et l’autre un sens très aigu de la famille, allié à une grande générosité. Quand ils apprennent qu’en Afrique du Sud un des fils d’Alphonse LAVOIPIERRE un frère d’Anna, voudrait devenir prêtre, mais que son père n’a pas un sou pour payer ses études, ils décident d’un commun accord de le faire venir en France, et de prendre à leur compte toute la charge financière de ces 8 années d’études au séminaire de Saint Sulpice à Paris. Xavier Lavoipierre a été élevé à l’Ile Maurice dans la religion catholique et dans la langue Française car il faut savoir que les Mauriciens, bien que sous colonisation Anglaise pendant 150 ans, n’ont jamais accepté de parler Anglais et n’ont jamais adopté la religion anglicane.

Emigré au Natal avec toute sa famille, Xavier se retrouve dans une autre colonie Anglaise, mais très anglicane celle-là, et il est probable qu’il n’existe pas là-bas de séminaire catholique. C’est donc aussi pour cette raison que Louis et Anna, avec beaucoup de générosité prendront en charge toute la formation de Xavier qui pendant presque 10 ans passera toutes ses vacances d’été au Villar d’Arène ou celles d’hiver à Lyon. Un peu plus jeune que Félix(4) tous les deux se sentiront comme deux frères tout au long de leur vie. Ordonné prêtre en 1898, Xavier différera son retour à Maurice d’une année pour parfaire ses études de philosophie et de théologie à la Faculté de Lyon. Louis et Anna lui aménageront très sommairement une petite chambre dans leur grenier et lui assureront pendant toute une année le gîte et le couvert gratuitement. Xavier partira alors à Maurice où son évêque le nommera à la cathédrale de Port-Louis puis à BEAU-BASSIN, mais sa vocation est quelque peu chancelante et un beau jour il disparaîtra de l’Ile. Personne n’entendra plus parler de lui. Sans doute vers 1904 il prendra le bateau pour la France.

C’est alors Félix(4) son cousin qui sera son appui moral et financier, Félix qui en même temps l’aidera à trouver un peu de travail, à retrouver le moral, à se ressaisir religieusement pour finir par retourner à Maurice où son évêque l’accueillera comme l’enfant prodigue :

10 février 1907
Mon Cher Félix,
Je me trouve à Maurice dans les meilleurs conditions. Mon retour a coupé court aux points d’interrogation du public. On a trouvé naturel et mon voyage " de santé " en France et mon désir premier d’y rester. Nul n’ignore que je compte là-bas bien des parents.
L’évêque me témoigne beaucoup de confiance. Il m’a nommé curé de la MONTAGNE LONGUE.
Je vais bientôt commencer à te rembourser et dans un peu plus d’un an, tu seras rentré dans tes fonds. Si tu songes à la situation où je me trouvais en Septembre dernier, tu auras le droit d’être fier de l’oeuvre de rapatriement physique et moral que tu as accomplie. Pour moi, je n’oublie pas que je te dois tout ...

Quelques années après Xavier sera nommé à FLACQ à l’est de l’Ile, il aura malheureusement tout au long des années qui viendront des problèmes relationnels et caractériels qui iront en s’aggravant au point qu’il faudra l’enfermer quelques années avant sa mort en 1936, il avait 61 ans.

Xavier Lavoipierre était le troisième d’une famille de 17 enfants. Son frère aîné Antoine avait fait des études dentaires à Maurice. Etudiant brillant, il rêvait d’obtenir un diplôme Français. En avril 1897 son père Alphonse écrit à sa soeur Anna(3) et à Louis(3) pour leur demander s’ils auraient encore assez de générosité pour accueillir Antoine qui s’arrangerait pour gagner un peu d’argent tout en continuant ses dernières années d’études. Il s’arrangerait ainsi pour leur payer le prix de sa nourriture. Profitant de l’occasion, Alphonse signale qu’un de ses plus jeunes fils Ignace qui a 14 ans est un élève très brillant et très travailleur. Si Louis et Anna poussaient encore plus loin leur générosité, ils donneraient à cet enfant si sérieux une grande chance dans la vie.

Louis(3) se confie à son fils Félix(4)

Nous sommes à examiner si je dois faire venir Ignace; j’y vois des difficultés; mais il y a un enfant à élever, du bien à faire; peut-être me déciderai-je ! Antoine voudrait bien venir aussi, mais où le caserais-je !
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Et c’est Anna(3) qui prendra la décision de le faire venir car elle tient à se priver encore davantage, à bannir de sa vie tout le superflu pour en faire profiter son jeune neveu si méritant. Il faut bien souligner la bonté et la générosité d’Anna. C’est une femme d’une qualité remarquable. Elle passe sa vie à se préoccuper des autres et à donner tout ce qu’elle peut donner. C’est donc grâce à elle autant qu’à Louis que ses trois neveux Antoine, Xavier et Ignace Lavoipierre pourront mener à leur terme des études de grande qualité. Antoine est le seul à rester vivre en France, installé à Valence comme dentiste il s’y est marié et à encore des descendants dans notre pays.

Pour compléter ces quelques portraits familiaux il me reste à parler de Pierre(4) le demi-frère de Félix.

Né en 1886, il est élevé dans la totale admiration de son frère aîné polytechnicien puis officier nimbé de l’aura des grands voyageurs " parti pourfendre les brigands en Indochine ". Ses lettres à Félix ont surtout pour but de lui détailler ses résultats scolaires qui sont toujours très bons, particulièrement en Français et en Latin. Après son baccalauréat, il commencera des études de lettres interrompues en 1907 par son service militaire. Incorporé le 1er octobre 1907 à Grenoble au 2ème régiment d’artillerie de marine, il aura comme capitaine un camarade de Félix à Polytechnique : le Capitaine Julien. Pierre(4) est plein de bonne volonté mais au début il a peur des chevaux et ne les fréquente qu’avec circonspection! Les progrès viendront peu à peu et son capitaine ne manquera pas d’exprimer à Félix(4) sa satisfaction.

Pierre terminera ses 2 ans de service en octobre 1909 et reprendra ses études qu’il poursuivra jusqu’à l’agrégation. Il se mariera en 1912 avec Félicie GEREST. Leur premier enfant Madeleine GONNET(5) naîtra en 1913 puis en 1914 Louis(5) sera le premier garçon de cette génération, celui qui pourra perpétuer le nom de GONNET.

Malheureusement les grands bouleversements mondiaux arrivent. La guerre éclate le 2 août 1914 et tous les hommes sont appelés sous les drapeaux. Félix(4) complètement infirme et réformé en 1911, ne sera pas mobilisé mais Pierre(4) se battra jusqu’en 1915 où il sera tué comme tant et tant d’autres Français. Un an après, son fils, le petit Louis(5) sera à son tour emporté par la diphtérie.

Que de malheurs dans cette pauvre famille.

Un autre cousin de Félix(4) est venu lui aussi vivre en France, c’est Louis LAVOIPIERRE. Comme je l’ai bien connu, je tiens à dire quelques mots sur lui. Anna(3) et Alphonse Lavoipierre avaient un autre frère Hippolyte qui avait quitté l’Ile Maurice pressentant la crise et s’était de longue date installé au Natal. Son fils aîné Josepho fut un cousin très proche de Félix(4) qui a conservé bien des lettres de lui. Son jeune frère Louis, quand éclata la guerre de 1914 fut mobilisé dans l’armée Anglaise et envoyé en France pour combattre les Allemands. Quand la guerre fut terminée il demanda à être démobilisé sur place et ne quitta plus la France jusqu’à la fin de sa vie. Célibataire, il vécut à Paris jusqu’à sa mort en 1951 ou 1952.

Très proche de sa seule nièce vivant en France ma mère Andrée GONNET-LESCÈNE, il venait chaque semaine manger à la maison. C’était un homme très " british ", très droit, très digne, peu bavard, il n’exprimait qu’une passion : les courses de chevaux. Il fréquentait avec assiduité les champs de courses parisiens. Quand il lui arrivait de gagner des sommes importantes, il mettait en réserve le montant de son loyer, achetait des réserves de nourriture pour survivre pendant les périodes de malchance et rejouait ce qui restait. Il ne travaillait que très peu et consacrait pas mal de son temps libre à seconder un ami libraire, un original comme lui, qui s’était spécialisé dans l’oeuvre de Huysmans. La boutique située rue Jacob à Paris, et baptisée " Chez Portal " servait de lieu de rencontre, de lieu de réunion aux amateurs de littérature sulfureuse. Vers la fin de sa vie, son ami libraire étant décédé, n’ayant plus de ressources, mon père le prit dans son laboratoire, acceptant ses absences pour raison de " courses " et lui assurait ainsi de quoi vivre décemment.

Pour la petite fille que j’étais, c’était un homme fascinant par son comportement, si flegmatique, si différent et qui m’émerveillait quant il consentait chaque semaine sur notre demande à  " remuer les oreilles " J’étais tellement admirative que pendant des jours et des jours j’ai essayé de faire comme lui. Je me disais " puisqu’il y arrive sans aucun " truc " extérieur, je devrais pouvoir y parvenir moi aussi " Eh bien, un jour j’y suis parvenue et depuis, il m’arrive parfois de faire rire certains enfants ou petits-enfants avec ces mouvements d’oreilles !

Louis Lavoipierre fut un des hommes les plus proches de Félix(4) mon grand-père qui lorsqu’il venait à Paris sortait tous les soirs avec lui, allait aux courses avec lui. Tous les deux profitaient du moment comme deux gamins alors qu’ils avaient déjà plus de 50 et 60 ans et que Félix était complètement impotant.

Ils étaient " cousins ".

Mais revenons à l’histoire familiale des GONNET: si pour Louis(3) 1897 fut dominée par les problèmes d’héritage qui lui meurtrissaient le coeur, 1898 va l’être par le retour prévisible de Félix(4) d’Indochine et par des préparatifs psychologiques à son mariage éventuel, puisqu’il va avoir 28 ans.

Parmi les cousins éloignés ou les amis des GONNET, la plupart ont des garçons; seuls les MINVIELLE, amis de l’Ile Maurice où Prosper était un très gros propriétaire, ont quatre filles dont la plus âgée Marie-Laurence serait en âge d’épouser Félix. Comme les deux familles sont toujours restées en relation depuis leurs installations en France, Louis va souvent les voir quand ses affaires l’amènent à Paris. Il profite d’un de ses passages fin 97 pour inviter toute la famille Minvielle à séjourner quelque temps au VILLAR d’ARÈNE l’été suivant.

Malheureusement le père Prosper Minvielle meurt presque subitement d’un coma diabétique à Noël dans sa propriété de Coulomme à Sauveterre de Béarn. Afin de manifester son amitié Louis(3) GONNET se rendra en Février 1898 à Sauveterre pour présenter ses condoléances à Adeline Minvielle et à ses enfants. Il y rencontrera le frère d’Adeline Willy BOURDIN nommé tuteur des 5 enfants. C’est avec lui que Louis(3) parlera pour la première fois d’un mariage éventuel de Félix(4) avec une des filles, mais laquelle !

Rendez-vous est confirmé pour l’été suivant au Villar d’Arène. Ainsi Louis et Anna auront-ils tout loisir pour observer et apprécier chacune des jeunes filles.

Des photos mais aussi des lettres de Louis, d’Anna, de Pierre(4) et même de Xavier Lavoipierre témoignent de ce séjour en Août 1898.

Rentrée à Sauveterre, Adeline remercie les Gonnet pour leur accueil si chaleureux et prétextant leur longue amitié, elle demande à Louis de se renseigner sur plusieurs jeunes gens qui lui ont demandé la main de Marie-Laurence.

L’occasion est trop belle pour Louis(3) de fournir les renseignements demandés mais surtout de placer son fils Félix(4) sur les rangs des " prétendants ".

Les supputations de Louis vont bon train et tout de suite il essaye de prévoir la valeur possible de la dot de Marie-Laurence.

Supputations bien difficiles car si les Minvielle étaient très fortunés à l’Ile Maurice, depuis leur installation en France et surtout depuis la mort de Prosper, leurs affaires ne sont pas très claires et aucun partage n’a encore été fait.

Pendant ce temps à Hanoï, le lieutenant Félix(4) GONNET mène une vie agréable. Les conditions pécuniaires étant favorables, il achète un terrain dans le quartier résidentiel autour du " petit lac ". Il demande à son père de lui envoyer une partie de l’argent qu’il a hérité de sa mère pour construire une grande maison qu’il louera et qui lui rapportera une somme appréciable. Située au 18 rue des Teinturiers, le terrain va jusqu’au boulevard Carreau au 57.

Louis(3) estime ce projet judicieux et transfère sur le compte de Félix les sommes demandées par lui. La maison (photographiée en 1913 ci-dessous) sera terminée et louée quand Félix quittera HANOI et l’Indo-Chine le 24 juin 1899.

Maison construite par Félix Gonnet MAISON.JPG (20664 octets)
18, rue des Teinturiers en 1898

Dès son retour en France début Août, après avoir tout juste pris le temps d’aller embrasser ses parents à Lyon, Félix(3) part pour Sauveterre et se fiance avec Marie-Laurence MINVIELLE dans les jours qui suivent. Ce temps de bonheur est légèrement assombri par les reproches continuels de son père. Louis trouve que Félix ne respecte par assez les convenances, qu’il reste trop chez sa fiancée, que les discussions sur la dot ne lui conviennent pas etc... etc...

Le 7 août 99 : Tu n’est pas encore marié et la qualité de fiancé t’impose une réserve.... Sauveterre est un petit pays et un homme prudent en tient compte ...
Il y a lieu de s’étendre sur le contrat, or rien n’a encore été abordé... Tout traîne... Tu devras choisir un logement, des meubles. Tu vois qu’il y a beaucoup à faire et que tu ne saurais t’immobiliser dans les délices de Capoue.

Le 19 août : De la manière dont les choses marchent, ce mariage ne se fera pas cette année, les hommes d’affaires d’Adeline Minvielle vont continuer leur système d’atermoiement. Cela crée une situation fâcheuse. Pour faire ta demande de mariage aux autorités militaires, les notaires d’Adeline vont nous retarder. De grâce qu’on fasse vite.

Le 26 septembre, après de nombreuses explications sur le régime matrimonial choisi, agrémenté de chiffres, Louis ajoute : Dans ces conditions je serais coupable de te laisser prendre ce régime dotal. Peut-être la famille Minvielle a-t-elle un parti en vue qui ferait mieux l’affaire, dans ce cas il est mieux le dire franchement. Tu devras te retirer.

Le 29 septembre : Dès l’année dernière au Villar d’Arène, si Adeline m’avait parlé de ce régime dotal, je n’aurais jamais donné suite à ce projet.

Le 10 octobre : Il faut être un notaire bien imprudent pour conseiller une mesure si grave de conséquences. Il est vrai qu’il n’a rien à y perdre et quand vous serez dans le pétrin il ne vous en tirera pas plus qu’aujourd’hui il ne le fait pour le tort que cause sa négligence.

Alors que le mariage est presque fixé au 5 décembre 1899.

Le 9 novembre 1899 : Je crois t’avoir dit que nous n’avons fait aucun préparatif de noce. Je n’en ferai pas avant que je sois complètement fixé et d’accord.
Au cas où la date du mariage ne nous permettrait pas de nous mettre en mesure, nous nous verrions, à regret pour nous, obligés de demeurer à Lyon.

Et jusqu’à 15 jours de la cérémonie Louis ne décolère pas, se prenant toujours pour un martyr, un incompris, un tyrannisé.

Ces reproches continuels lassent tout le monde : Adeline, les notaires, les avoués. Félix pour sa part ne répond même plus aux reproches de son père et continue à faire avancer son projet de mariage envers et contre tout. Comme officier de l’Armée Française, il doit faire une demande d’autorisation de mariage avec Mademoiselle Marie Laurence Minvielle en répondant à tout un questionnaire sur la situation financière de la fiancée, sur la dot qu’elle recevra. La gendarmerie procédera à une enquête de moralité sur la jeune fille et sur sa famille. Je peux témoigner que cette enquête de moralité était faite pour tout officier demandant à son chef de corps l’autorisation de se marier et qu’elle était toujours pratiquée en 1948 année de mon propre mariage avec le sous-lieutenant Michel Besnard.

Finalement malgré toutes les difficultés, tous les atermoiements, le mariage de Félix et Marie-Laurence sera célébré le 5 décembre 1899 à Sauveterre de Béarn en présence de Louis, Anna et Pierre GONNET, de toute la famille MINVIELLE, de beaucoup de leurs amis et de quelques amis de Félix.

Les jeunes mariés partiront en voyage de noces en Algérie et c’est une toute gentille carte d’Anna qui nous conservera quelques instants de ce voyage de bonheur.

Nos jeunes mariés vont s’installer 3, rue Peyrey à TOULON où Félix(4) est capitaine en second à la direction de l’artillerie de marine. Ils s’installent confortablement, attendent rapidement leur premier enfant et savent bientôt que Félix pourra repartir assez vite pour un deuxième séjour colonial. Félix(4) avait beaucoup apprécié son séjour de 2 ans et ½ au Tonkin c’est pourquoi, en accord avec sa femme, il redemande la même affectation qui lui sera accordée à la fin de l’année 1900.

Le père de Félix, Louis(3), voudrait bien continuer à régenter la vie de son fils et de sa belle-fille et à l’organiser à sa propre convenance mais ceux-ci ne se laissent pas influencer par les reproches épistolaires de Louis et persévèrent dans leur décision de partir dès que possible en Indochine. La naissance du bébé approchant, en Septembre, Marie-Laurence va s’installer chez sa mère et c’est à PAU que naîtra EDITH(5) le 25 septembre 1900.

Comme le départ pour l’Indochine va être tout proche et pour ne prendre aucun risque pour la santé du bébé, Félix et Marie-Laurence décident de ne pas l’emmener avec eux.

Ils vont confier Edith à sa grand-mère maternelle. Adeline MINVIELLE partage sa vie entre un appartement à Paris et la grande maison familiale de Sauveterre : COULOMME.

Adeline a plusieurs domestiques et elle n’hésitera pas à prendre une nourrice qui se consacrera à la nourriture et à tous les soins du bébé.

Edith sera adulée par sa grand-mère et surtout par les 3 soeurs de Marie-Laurence : Alice, Mauritia et Renée Minvielle. L’admiration, l’attendrissement n’auront pas de limite. Les dépenses pour cette petite demoiselle seront somptuaires et cela deviendra un nouveau problème familial entre le grand-père Louis(3) Gonnet et Félix(4) car c’est Louis qui gère la fortune de son fils. Il suit les comptes avec précision et s’aperçoit que les dépenses du jeune ménage sont très importantes, beaucoup trop importantes pour cet homme habitué à la parcimonie et à l’économie.

En mars 1901 puis en octobre, il n’hésite pas à télégraphier à Hanoï " dot entamée, attends instruction " auquel Félix répond par un autre télégramme " Envoyez néanmoins ".

Félix et Marie Laurence avaient embarqué pour l’Indochine à Toulon le 1er novembre 1900. Arrivés à HAIPHONG le 9 décembre, Félix sera affecté à Hanoï auprès du Général Commandant en chef. A Hanoï ils vont habiter dans une des maisons que Félix a fait construire en 1898 rue des Teinturiers. Ils ont retrouvé des camarades du séjour précédent. De nouveaux polytechniciens arrivés pendant son année en France. Tous forment une joyeuse bande. Marie-Laurence retrouve aussi une de ses cousines Anna Minvielle mariée au directeur des chemins de fer du Tonkin : VICTOR GAYET-LAROCHE. Elle retrouve aussi un oncle et une tante installés à DO-SON les de SAINT-AMAND. Presque tous leurs amis sont jeunes mariés et tous se reçoivent presque quotidiennement. La vie de toutes ces dames est très mondaine et assez frivole. Il n’est question que de réceptions, de fanfreluches, de déguisements. On ne s’ennuie pas au Tonkin. Si Félix ne parle jamais de toutes ces distractions dans les lettres qu’il écrit à son père, Marie-Laurence ne parle que de cela à sa mère et à ses soeurs. Et pour paraître à son avantage, elle commande continuellement à celles-ci des tissus, des robes et des chapeaux, des bijoux, ombrelles, sacs et autres accessoires " indispensables ".

Le 6 avril 1901 Adeleine Minvielle envoie à sa fille : les fleurs que tu me demandes. Les grosses marguerites sont chères mais j’y ajoute ce piqué de roses très joli, très avantageux. Comme les chapeaux sont très garnis en ce moment, tu pourrais y ajouter quelques choux de gaze.
Donne-moi plus de précisions sur la robe que tu veux faire faire par la couturière de Sauveterre.

Le 10 juin 1901 : Je vais te faire faire le costume blanc par la couturière, quant aux chapeaux je ne puis rien choisir pour toi, essaye de trouver une modiste à Hanoï.

Toutes les lettres échangées entre Sauveterre et Hanoï ne parlent que chiffons, bijoux et broderie etc...

Tous ces achats puis ces envois par bateau coûtent cher et l’on comprend la stupéfaction puis la colère de Louis(3) découvrant de telles dépenses. Il est atterré et écrit à son fils en Octobre 1901

" Il me parait clair que tu ne pas connais pas ta position, pour vous envoyer des fonds, il faut que vous en ayez, or tel n’est pas le cas. La famille Minvielle a fait des dépenses tellement exagérées que chacun (sauf Prosper) a entamé son capital. Mais ceux qui ont le plus fait brèche, ce sont mes deux enfants - suivent des comptes précis et détaillés.
Quand tu es arrivé du Tonkin en 1899, tu avais environ 1.500 F. Tu as touché en 2 ans d’appointements disons 8.000 F. Or vous avez dépensé en 2 ans près de 40.000 F. Je le demande à toute personne sérieuse, n’est-ce pas de la folie ? Tu vas me répondre que dans cette somme figurent les dépenses mariage, trousseau et voyages à prix élevés, car vous ne savez pas voyager autrement, je le sais. C’est ici encore que mon mécontentement est grand. Toutes ces fanfreluches ne sont que parades et ne servent qu’à satisfaire la gloriole humaine. "

D’autres comptes évaluent la totalité de la fortune de Félix et de Marie-Laurence - puis :

" Voilà donc la situation. Sans doute elle n’est pas perdue mais elle est compromise. Si vous ne mettez une sourdine à vos dépenses personnelles, si vous ne cessez de vivre en grands seigneurs ayant voiture, laquais, toilettes brillantes, nombreux convives, voyageant comme princes etc... etc... vous êtes perdus. Je croyais avoir formé un homme sérieux, sachant calculer, pouvant faire entendre raison à une jeune femme inexpérimentée et ne connaissant pas la valeur de l’argent, je me suis hélas illusionné...!
Veuille relire ma lettre qui est un peu crue dans certains passages, mais qui en fait, n’a en vue que vos intérêts. Il est temps que vous fassiez machine arrière, que vous organisiez vos dépenses d’une autre façon, que vous renonciez à ce luxe, à ces achats de bijoux, que vous viviez modestement. "

Quand Félix(4) recevra cette lettre de son père, Marie-Laurence est à DO-SON chez sa tante de SAINT-AMAND. Elle se repose car elle est enceinte et la vie trépidante et mondaine l’a fatiguée, le climat de Hanoï est pénible, et celui de DO-SON , au bord de la mer, plus vivifiant.

C’est leur première séparation et Marie-Laurence a du mal à accepter de rester sans Félix pendant tout un mois. Elle lui écrit tous les jours, lui racontant les détails de sa vie :

Il a plu toute la journée ... j’ai pris un très bon bain dans la mer ... mon oncle trouve que j’ai très bonne figure et que mes lèvres sont plus rouges... Connais-tu ce livre " La Camarade " de Camille Pert ? Puis-je le lire ? Je suis tombée sur un passage où une jeune femme demande à son mari : " Raconte-moi celles que tu as aimées ". Je ne crois pas que je puisse le lire.... Ta pauvre petite femme est couverte de bourbouille, et ça fait mal. Viens vite me mettre de la poudre d’amidon... N’oublie pas de venir dimanche et surtout demande une permission longue, longue, longue.

Félix(4) écrit lui aussi tous les soirs à sa femme lui racontant ses sorties chez leurs amis, lui donnant maints conseils pour sa santé, lui parlant de son travail débordant mais sans l’expliquer. Il répond méthodiquement à toutes les questions de sa femme et à toutes ses demandes de rubans, de tissus, de médicaments, de clefs, d’explications sur les marées très curieuses en baie d’Along :

Les mortes-eaux sont des jours où la marée est insensible.
Le régime des marées est très bizarre au Tonkin. Le 8, il n’y a pas de marée basse; cela tient à ce qu’on gagne un jour tous les mois environ puisque les marées se succèdent à plus d’une heure...

Félix voudrait bien être davantage auprès de sa femme à DO-SON et quand une permission prévue doit être supprimée il ne peut que lui écrire :

J’espère que tu vas être bien raisonnable et ne pas te faire trop de chagrin du contretemps qui nous arrive : il vaudrait mieux que j’aille te chercher en fin de semaine. Tu peux bien attendre jusque là ma chérie.

La réponse de Marie-Laurence sera pleine de tristesse :

Mon grand, grand vilain, je vais me fâcher. Tu me dis que tu ne viendras pas comme prévu mais seulement samedi, que tu tâcheras de demander 8 ou 10 jours de permission et même une saison peut-être, je n’en crois rien et ce doit être une petite blague de ce vilain mari qui est à Hanoï. Mais, Monsieur, il ne faut pas abuser de sa petite femme, sans quoi ... !

Un mois est tout de même vite passé et ils se retrouvent enfin. Félix a commencé à faire construire deux nouvelles maisons à Hanoï avec l’intention de les louer, c’est de là en partie que viennent ses dépenses énormes qui affolent son père et motivent ses lettres de remontrances mais Félix mène à bout son projet. Il a l’intention de louer ses maisons car beaucoup de monde arrive au Tonkin et tous cherchent de beaux logements.

Ce sera un bon moyen pour Félix d’augmenter ses revenus qui en ont tant besoin.

Après ce mois de repos et d’ennui, Marie-Laurence est ravie de retrouver la vie mondaine et facile d’Hanoï. Comme tous les Français, elle a un personnel nombreux à la maison : le boy pour le ménage, le cuisinier, l’aide-cuisinier, le jardinier, et quand sa deuxième fille, Andrée, naîtra, elle prendra une CON-GAI qui s’occupera nuit et jour du bébé. Toutes ses amies ont aussi beaucoup de domestiques et ces " pauvres jeunes femmes " se plaignent beaucoup de leurs vols, de leur paresse, de leurs disputes etc... Que de sujets de conversations ou de préoccupations qui paraissent bien futiles à leurs descendants ! Les temps ont changé ! Les lettres échangées sont assez stupéfiantes par leur frivolité et leur inconsistance.
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Tout serait parfait s’il n’y avait une ombre qui se fait de plus en plus préoccupante: la santé de Félix(4) se détériore. Les crises intestinales se multiplient - on ne sait pas encore ce que sont les amibes, comment on les attrape ni comment on soigne les ennuis qu’elles provoquent - les coliques néphrétiques, les crises rhumatismales reviennent fréquemment et chaque fois, Félix doit être hospitalisé.

Quand Marie-Laurence est revenue de DO-SON elle était enceinte de 6 mois. Félix commence déjà à se préoccuper de la façon dont il pourra annoncer rapidement et avec un maximum de précisions la naissance du bébé à sa famille et à sa belle-famille.

Le télégraphe fonctionne bien entre la France et le Tonkin mais il faut être très bref, alors en bon polytechnicien qu’il est, il met au point une méthode de chiffres qui auront tous une signification précise.

Sachant que son oncle Paul LAVOIPIERE a dans son magasin de papiers peints à Lyon, une adresse télégraphique, il va en Août 1901 lui écrire la longue lettre qui suit afin de préparer avec précision l’annonce de la naissance de son 2ème enfant :

Vous avez bien pour adresse : LAVOIPIERRE-LYON
1) Donner l’heure de la naissance, en la comptant à partir de minuit
01 signifiera 1 h du matin
02 2 h
12 midi
24 minuit
2) Donner le poids du bébé en livres et dixièmes de livres (vous le voyez, je n’emploie pas la numération décimale mais une numération à moi) mais j’évite ainsi les erreurs car ce nouveau groupe de chiffres commencera sûrement par un chiffre autre que le premier du groupe ci-dessous c’est-à-dire 5. 6. 7. 8. 9. Donc
50 signifieront 5 livres ou 2 kg 500
51 --- 5 livres 050 ou 2 kg 550
52 --- 5 livres 100 ou 2 kg 600
59 --- 5 livres 450 ou 2 kg 950
60 --- 6 livres ou 3 kg
Vous le voyez, je puis ainsi indiquer à 50 gr près. Ainsi Edith pesait en naissant 3 kg 540 ou 7 livres + 40 g.
Je l’aurais indiqué avec 71 par un approximation de 10 g (71 indique que le poids est entre 3525 gr et 3575 gr).Il ne peut y avoir d’incertitude entre le groupe de l’heure et celui du poids puisque le 1er ne commencera que par 0-1 ou 2 et la deuxième par 5. 6. 7. 8. 9. J’aurais même pu indiquer les demi-livres en allant de 01 à 14.

3) J’ai encore droit à un cinquième chiffre que j’intercalerais entre les deux groupes précédents et qui pourrait être, sans amener aucune erreur dans la lecture du télégramme, un des dix chiffres puisqu’il devra toujours être pris seul.
Je lui donnerai comme signification toute une phrase.
0 - mère et enfant bien - accouchement facile (moins de 6 heures)
1 - mère et enfant bien - accouchement long (plus de 6 heures)
2 - mère bien enfant assez bien - accouchement facile
3 - mère bien enfant assez bien - accouchement long
4 - mère et enfant bien - accouchement long avec excellents soins.
Vous pouvez m’indiquer encore quelques formules qui utiliseront les autres nombres 5. 6. 7. 8. 9.
4) Reste le plus important. Il sera indiqué par la place des deux groupes dont je vous ai parlé (groupe de l’heure et groupe du poids)
Pour un FILS : le groupe de l’heure sera le premier (séparé du groupe du poids par un chiffre isolé) Ainsi Edith est née à 11 h 40, j’aurais écrit : 71.0.12.
Si ça avait été un fils, j’aurais écrit : 12.0.71
5) Il reste à s’étendre sur le jour. Ce dernier est bien indiqué sur le télégramme avec l’heure du dépôt. Mais les guichets sont fermés à 10 heures du soir à Hanoï et probablement plus tôt dans les autres postes. Passé 6 h du soir, je n’expédierai le télégramme que le lendemain matin. Les guichets n’ouvrent qu’à 7 heures - Par conséquent, jusqu’à l’heure " 18 " le télégramme serait daté par la poste, c’est à dire déposé par moi - du jour même de la naissance; à compter de 19, il serait daté du lendemain. Pour 18, il y aurait doute car je puis ne pas être libre toute de suite et il me faut une certaine latitude (le temps d’aller au bureau) mais l’heure du dépôt qui se ferait dans la matinée de 7 à 10 ne vous laisserait pas de doute, le bébé ne peut pas être né à la 18e
heure du jour même puisque le télégramme est expédié à la 7e heure.

Il y a entre Hanoï et Lyon une différence de 7 heures environ en faveur d’Hanoï, vous pouvez donc recevoir le télégramme, pour ainsi dire avant qu’il soit parti. Mais il est entendu que toutes les heures indiquées par moi comme par la poste sont celles du Tonkin, les seules intéressantes pour qui veut se figurer les circonstances dans lesquelles certains événements se sont passés ici.
Il me reste à vous recommander dans le cas où le câblogramme ne vous semblerait pas compréhensible, de le faire vérifier à la poste (je ne demanderai pas le collationnement qui coûterait trop cher) et au besoin, vous n’en feriez pas part à nos familles. Mais ce cas me semble peu probable, car, à moins que tout ne soit chambardé, vous pourrez facilement rétablir le texte. Je vous demanderai d’avertir Papa et Madame Minvielle.

Tout ceci était longuement réfléchi et le 28 novembre 1901, Paul LAVOIPIERRE répondait à Félix la lettre suivante :

Le 26 novembre à 9 heures du matin nous recevions ton télégramme : 89.0.10
J’en ai conclu que c’était:
- une fille pesant 4 kg 200
- née à Hanoï à 10 heures du matin le 26 novembre (soit à 3 heures du matin heure de Lyon).
- mère et enfant bien
- accouchement facile (moins de 6 heures)
De suite j’ai télégraphié à Mme Minvielle et à ton père qui est venu le soir à la maison, se demandant comment un chiffre renfermait tant de détails et si je n’avais pas fait erreur.
Donc le n° 89 0 10 va devenir un chiffre fatidique dans la famille et si tu as un billet de loterie à prendre, ce sera ce numéro protégé par la valeur de la mascotte qui doit gagner.
C’est dommage que tu n’aies rien prévu pour nous donner le nom. Cela aurait été encore plus étonnant.

Si je ne retrouve aucune lettre de félicitations de Louis qui continue imperturbablement à parler argent et dépenses, sa femme par contre envoie aux heureux parents une lettre pleine de gentillesse :

Ma Chère Bellotte,

Je viens vous féliciter de la naissance de votre seconde fillette. J’en suis doublement contente puisque ce cher petit ange va être ma filleule. Si les dépêches ne coûtaient pas si cher et si ma bourse n’était pas si plate, je vous aurais envoyé un télégramme pour vous demander si vous voudriez donner au bébé le nom choisi par la marraine : Blandine. Il me semble que j’aimerais doublement ma filleule si elle portait ce nom que j’aime, mais qui, peut-être, vous a paru étrange de prime abord - En répondant à votre lettre, je vous avais donné toute liberté d’en choisir un autre, si tel était votre bon désir; mais depuis que l’enfant est né, et que je pense chaque jour à elle, je regrette de n’avoir pas un peu insisté.

Vous donnerez un gros baiser à ma filleule et vous tâcherez de lui faire comprendre que sa marraine la veut bien sage. Embrassez bien ma petite Blandine. Anna Gonnet.

En fait cette petite fille sera baptisée Anna - Marie - Prospère - Andrée GONNET(5) des noms de sa marraine, de la Sainte Vierge, de son parrain et Andrée sera son prénom usuel mais il a fallu plus d’un mois à ses grands-parents pour connaître enfin son prénom. C’est elle qui 24 années plus tard deviendra ma mère. De sa petite enfance je n’ai retrouvé qu’une seule photo dans les bras de sa CON-GAI, mais quel joli souvenir !

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Félix et Marie-Laurence resteront encore 15 mois à Hanoï partageant leur vie entre le travail militaire dont Félix ne donne aucun détail dans ses lettres. et les réceptions de toutes sortes que Marie-Laurence raconte en détail à ses soeurs et à sa mère leur commandant sans cesse de nouvelles robes, chapeaux, sacs, accessoires afin d’être toujours en beauté.

 

Malheureusement cette vie est fatigante, le climat pénible et les maladies de Félix prennent une telle ampleur qu’il faudra lui faire quitter la colonie plus tôt que prévu.

Il sera rapatrié sanitaire le 15 mars 1903. Embarqué avec sa famille sur le CAO-BANG, il arrivera en France le 25 avril. Pendant son congé de fin de campagne il sera nommé Capitaine le 12 juillet 1903, mais il doit demander des congés supplémentaires pour se soigner. Affecté au 2ème régiment d’infanterie de marine à Brest, il ne rejoindra jamais son corps car les médecins lui prescrivent tour à tour des cures thermales à Plombières, à Amélie-les-Bains puis à Dax. C’est seulement en décembre 1904 qu’il sera un peu mieux et rejoindra à Nîmes le 3ème régiment d’Artillerie Coloniale. La famille s’installera dans une grande maison 1, rue St Marc et y restera 7 ans jusqu’en 1911.

La carrière militaire de Félix sera tellement entrecoupée de séjours à l’hôpital, de cures thermales et de congés de convalescence que ses chefs de corps successifs ne pourront que rarement le noter.

Les manifestations arthritiques et rhumatismales s’aggravent peu à peu sans qu’on ait réussi à en faire un réel diagnostic. Force est de constater que ses articulations sont douloureuses, que l’ankylose gagne peu à peu du terrain et qu’il devient vite incapable d’un service quelconque.

Dès 1907, il demande sa mise en non-activité. Il a alors 37 ans. Il ne l’obtiendra qu’après de multiples visites et contre-visites médicales le 18 février 1911.
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Félix Gonnet à Marie-Laurence 20 février 1911

Relation de sa réforme définitive

Ma Chérie
Ouf ! Ouf ! Ouf !
Samedi après midi, alors que je croyais être tranquille, Lavielle vient m’annoncer en coup de vent qu’ ’’Ils’’ étaient là c.à.d des médecins militaires, un sous intendant et on attendait le capitaine de gendarmerie qui, croyant tout fini pour la visite passée la veille par Lavielle, s’était absenté de Dax. On fit venir le maréchal-des-logis-chef et rechercher le père Lavielle qui était en ville. puis la séance s’ouvrit, tout le monde s’était introduit dans ma chambre. Tu parles si je pestais, me méfiant de ces cocos ! On commença par me mettre à poil, ne me laissant que mes chaussettes et ... ma vertu. Puis le grand " Toubib " à 5 galons, me fit lever, coucher et prétendit jouer à la marionnette avec mes quilles. Je dus à plusieurs reprises modérer son ardeur. Il partait évidemment de ce principe que tout malade est tireur au flan, ou menteur. Il émit la prétention de me faire marcher sans béquilles, paraissant me demander comme une concession d’avouer que je pouvais me promener dehors. Tu peux croire que c’est lui que j’ai envoyé promener !
Enfin, chacun m’ayant bien tâté tout du long, on passa à l’interrogatoire. Les jours précédents j’avais assez rigolé avec Rigaux de cette formalité. Pourtant on ne me demanda pas, comme je m’y attendais, de quoi était mort mon trisaïeul et s’il mangeait des cornichons, mais le " Toubib " vérifiait toutes mes réponses auprès du père Lavielle présent, comme son fils, et qui, je lui rends cette justice, me défendit avec ténacité. Charmant homme ce " toubib " il peut être attelé avec le Béchard de Nîmes. Après la séance, je suis allé lui porter le certificat de Suquet (il avait paru douter que j’eusse suivi un traitement électrique) dans le cagibi où la ½ douzaine d’" Esculapes " discutait de mon sort. Mais lorsque j’ai émis la prétention de joindre le dit certificat au dossier retour de Nîmes, le sur-intendant leva les 2 bras au ciel !! Je n’insistai pas, pour ne pas congestionner davantage ce pauvre homme.

Enfin, et c’est là ce qui t’intéresse, tout est fini, du moins je l’espère et n’ai pas trop à le regretter. Le grand " Toubib " n’avait heureusement qu’à rédiger le certificat d’incurabilité, ce qu’il voulut bien faire, mais sans me le montrer. Les autres s’attelèrent par couple aux 2 certificats de visite, et, envoyant dinguer le sus-dit, opinèrent que je méritais mieux que la 5ème classe de classification que j’avais demandée. On a demandé pour moi la 4ème classe et j’attends une lettre de mon ami le sur-intendant pour savoir quels avantages elle me donne.
Les gendarmes ont maintenant fini de rouler par ici, ma chambre commençait à sentir mauvais malgré le renouvellement de l’air.

Pendant 30 ans Félix(4) vivra de plus en plus handicapé, ne pouvant remuer que la tête et les bras, se déplaçant avec des béquilles et avec lenteur, les jambes couvertes de plaies variqueuses. Plus jamais il ne pourra s’asseoir. Le corps droit comme une planche, il mangera debout, sur une petite table posée sur la table familiale, toujours appuyé sur ses béquilles pour garder l’équilibre. Son lit a été surélevé de façon qu’il puisse d’un mouvement de bascule en arrière s’étendre sans trop de difficulté après quoi quelqu’un devra faire pivoter son corps pour que ses pieds puissent reposer sur le lit. Ce n’est que bien des années plus tard que sa maladie sera baptisée - spondylarthrite ankylosante - maladie que l’on sait maintenant héréditaire et dont l’un au moins de ses petits-enfants souffre en 1993. Heureusement que l’on sait maintenant en retarder les effets.

Il me faut revenir quelques années en arrière. Quelques mois après le retour en France, Félix et Marie-Laurence ont eu une 3ème fille Marie-Alice(5) née à Pau. En 1904 Félix est affecté à Nîmes et toute la famille s’installe 5, rue Saint Marc. Il avait auparavant été affecté à Cherbourg mais ne s’y rend pas car sa santé exige une prolongation de permission. Affecté ensuite à BREST il se présente au Colonel mais repart bien vite en cure à Amélie les Bains , puis a encore une prolongation de convalescence de 3 mois. Le climat de ces 2 villes, n’était pas certainement pas bon pour lui. Il obtient enfin cette affection à Nîmes où le climat lui est plus favorable et s’y installe en Décembre 1904. A partir de cette date son livret matricule mentionne des temps de présence à son unité de plus en plus brefs entrecoupés de convalescences qui se prolongent chaque mois davantage. Il obtient en 1908 sa mise en non-activité provisoire. Mais il est étonnant de voir, à partir des lettres conservées par Félix et Marie-Laurence, comme on n’hésitait pas à voyager. Toute la famille, accompagnée d’une ou deux domestiques, prenait facilement le train pour aller de NÎMES à SAUVETERRE de BEARN, ou de NÎMES à LYON, à GRENOBLE ou au VILLAR d’ARÈNE.

On prévoyait le déplacement longtemps à l’avance, on prévenait les amis ou la famille habitant sur le trajet, on faisait parfois une escale chez eux. A chaque gare où l’on devait changer de train, on prévenait quelqu’ami ou connaissance, quelque cousin éloigné afin qu’il aide au transbordement. C’était commode et ainsi se maintenait une chaîne de solidarité très étroite et très efficace.

Les séjours à SAUVETERRE de BEARN sont une joie pour tous. Marie-Laurence y retrouve sa mère Adeleine Minvielle, ses trois soeurs, des cousines, des oncles et des tantes, ses amies ou du moins celles qui ne sont pas encore mariées. La vie y est très facile. Adeline a autant de domestiques qu’elle en désire. Sa propriété est magnifique et domine tout le village. Elle est encore une personnalité importante car son mari a été jusqu’à sa mort le maire et le bienfaiteur du village. Le seul homme de la famille est maintenant Prosper le frère de Marie-Laurence qui est un peu plus jeune, a fait l’AGRO de Paris et va bientôt revenir à Sauveterre pour gérer les propriétés familiales. Il partagera longtemps sa vie entre Sauveterre - Bordeaux et Paris.

La vie est détendue, tous sont heureux quand en décembre 1904, Adeleine tombe malade. A son tour elle a du diabète comme son mari 6 ans auparavant.

On ne sait pas encore le soigner puisque l’Insuline ne sera découverte qu’après 1930. En quelques jours Adeline va mourir le 5 décembre 1904.

C’est la consternation dans toute la famille MINVIELLE. Marie-Laurence a 25 ans. Elle est l’aînée et la seule mariée, sa plus jeune soeur n’a que 12 ans. Prosper qui doit avoir 23 ans est nommé tuteur de ses soeurs Alice - Mauricia (dite Ména) et Renée. Les deux plus âgées, en âge de se marier, continueront à vivre à Sauveterre mais elles ne peuvent assumer l’éducation de Renée. C’est donc Félix et Marie-Laurence qui prendront chez eux Renée. Les frais de son entretien et de son éducation seront partagés entre les quatre aînés. Renée vient donc vivre à Nîmes à partir de 1905. Elle restera avec les GONNET pendant quelques années, mais c’est une demoiselle habituée à une vie luxueuse et qui n’a jamais eu à se soumettre à une volonté et une autorité masculine.

L’autorité de Félix est difficile à supporter pour elle; toutefois comme Félix est obligé de faire de fréquentes cures thermales, il est souvent absent de la maison. Renée s’en accommode donc.

Il arrive parfois que Marie-Laurence aille rejoindre Félix pour quelques jours, rompant ainsi la monotonie de la cure. Pour Renée c’est alors l’occasion de profiter d’un peu de liberté et de faire la vie difficile à ses nièces Edith(5) Andrée(5) et Marie-Alice(5) (dite Misson)

Leur grand-père Louis GONNET(3) vient parfois dans ces périodes où elles sont seules et il n’apprécie pas du tout. Il ne manque pas de l’écrire ensuite :

J’ai beaucoup de préoccupations pour mes petites filles et je ne vous parle que dans votre intérêt et le leur :
Je n’aime pas les voir confiées à des bonnes qui en résumé les maltraitent et leur rendent la vie dure, sans compter que votre Anglaise surtout ne mérite aucune confiance. J’en parle en connaissance de cause et pour des faits que j’ai constatés de visu.
Elles ont pleuré parcequ’on les battait. Quant à Renée, il vaudrait beaucoup mieux qu’elle retourne à la pension . Il me paraît fort douteux que cette enfant vous obéisse sans difficulté, elle est volontaire et méchante avec mes petites-filles, elle leur est un mauvais exemple et vous risquez de regretter plus tard de l’avoir gardée chez vous.

De son côté Renée n’est pas très tendre avec Marie-Laurence et Félix, elle se plaint d’eux auprès de ses soeurs et surtout d’Alice. Les échos en reviennent aux oreilles de Prosper qui essaye d’arranger les choses entre toutes ses soeurs mais écrit une lettre gentille à Félix pour le tenir au courant :
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Mon cher Félix ... J’ai appris hier chez Alice que vous donniez une mauvaise éducation à notre jeune soeur Renée. Que vous tenez devant les jeunes filles des conversations peu convenables et de plus que vous vous promenez en caleçon dans votre maison !
Donc ayez l’obligeance de vous surveiller mon cher, il est un âge où tout se regarde et s’entend !
(Prière de ne pas parler de tout ceci à Alice et à son mari, car je ne saurais plus rien après)

Le reste de la lettre était si détendu que l’on sent entre Prosper et Félix une certaine connivence entre les hommes contre toutes ces femmes de la famille !

A toutes les vacances scolaires Renée retourne dans le Béarn soit chez Alice et son mari le Docteur Auguste Casamayor de Planta, installés à MAULEON, soit à Coulomme où vivent encore Prosper et Mauricia. Au bout de 3 ans, ses frère et soeurs l’envoient passer une année entière dans une famille Espagnole.

Félix et Marie-Laurence apprécient d’être déchargés de cette responsabilité eux qui ont déjà tant de problèmes.

Depuis 1904 ils habitent Nîmes où Félix était affecté. Maintenant qu’il est réformé, la famille veut quitter cette ville où ni l’un ni l’autre n’a d’attaches familiales. Ils voudraient se rapprocher de leur famille mais le climat très humide de Lyon est très mauvais pour les rhumatismes de Félix.

L’altitude et la fraîcheur du VILLAR d’ARÈNE lui sont déconseillés. Il sait aussi que les cures thermales de DAX sont celles qui lui apportent le plus de soulagement et qu’il lui faudra y retourner plusieurs fois par an. Alors leurs recherches vont s’orienter vers cette région. Ce choix leur permettra aussi de se rapprocher de la famille MINVIELLE qui vit dans le BÉARN. Finalement leur choix va se porter vers ARCACHON. Le climat y est très doux, la ville d’hiver construite dans la forêt est abritée de l’humidité marine. La liaison ferroviaire avec DAX est directe ce qui est primordial pour Félix qui a tant de mal à se déplacer.

Beaucoup d’anciens coloniaux ont fait construire de belles villas dans la ville d’hiver et sympathisent en se remémorant leurs souvenirs d’outre-mer. Les maisons ont, elles aussi, un petit air colonial avec leurs deux ou trois étages, leurs lambrequins, petites découpes en bois ou en tôle ajourée qui couronnent leurs toits, et leurs vérandas si agréables à la saison fraîche.

Leur choix se portera sur une maison construite en bordure de forêt : LA SAVANE, allée Jean Humeau près de la place des Palmiers et ils s’y installeront en 1912.

Les trois filles grandissent, Edith a 12 ans, Andrée 11 ans, Misson 9 ans. A partir de ce moment là Renée Minvielle ne vit plus chez les Gonnet. Félix est définitivement réformé. Ses capacités intellectuelles, sont intactes si ses capacités physiques sont très diminuées. Afin de donner une utilité à sa vie de malade, il décide de prendre entièrement en charge l’instruction de ses 3 filles qui donc ne fréquenteront plus aucune école. Félix n’était pas du tout satisfait des petites écoles privées où ses filles allaient à Nîmes. Il va devenir leur professeur de Français, de mathématiques, d’histoire, de géographie, d’instruction civique. Il n’y a que les langues étrangères qu’il ne leur enseigne pas. Il choisit de prendre à domicile une jeune fille Anglaise, ou Allemande selon les années. Cette jeune fille leur apprendra sa propre langue puisqu’elle vivra du matin au soir avec les trois soeurs, les surveillant dans leur travail, se promenant avec elles, prenant les repas avec elles et ne parlant exclusivement que sa propre langue. Ces gouvernantes successives obtiendront des résultats plus probants en Anglais qu’en Allemand, car les trois soeurs parlaient parfaitement Anglais sans avoir jamais fait aucun séjour en Angleterre.

Marie-Alice    Miss Guerty?   Andrée  Edith  GONFILLE.JPG (25256 octets)

Ces gouvernantes se chargeaient aussi de l’heure quotidienne de gymnastique imposée par Félix à ses trois filles. Elles pratiquaient avec assiduité une méthode très à la mode : l’Hébertisme. Monsieur Hébert avait inventé : depuis quelques années une méthode d’éducation physique, d’exercices en plein air, des exercices naturels de course, de saut, de nage etc.... Les séances avaient lieu soit dans la forêt soit à la plage quand le temps le permettait et dans ce cas il n’était pas rare que Félix se fasse descendre à la plage en calèche et surveille aux jumelles, debout sur la jetée-promenade, la façon dont ses filles exécutaient leurs exercices. Elles rentraient ensuite à pied jusqu’à " La Savane " et commençaient leur travail scolaire. Comme tous les enfants, elles avaient besoin de récréations pour se détendre, mais leur père tenait à ce que ces récréations soient utiles, alors, chacune prenait son ¼ d’heure à tour de rôle et était invitée à scier du bois pour alimenter les feux dans la maison. Ainsi, avec une seule scie, obtenait on ¾ d’heure de sciage. L’hiver, une fois cette " récréation " terminée, chaque fille devait se déchausser, faire tâter ses pieds par son père ou sa mère et s’ils n’étaient pas assez chauds, la propriétaire était invitée à monter et descendre plusieurs fois les 3 étages de la maison afin de les réchauffer.
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Leur vie était très sérieuse, austère même, leurs parents étant devenus très sévères et ne leur permettant guère de fantaisies. Elles n’avaient pas d’amies puisqu’elle n’allaient pas à l’école et leurs seules distractions étaient les promenades, l’entretien du jardin de " La Savane " et les soins aux chats siamois de leur mère. Un des meilleurs souvenirs de fête pour Andrée était la venue de son parrain Prosper Minvielle le frère de Marie-Laurence. A cette occasion, les cours de la journée étaient supprimés. Prosper était d’une grande gentillesse avec sa filleule. Pour une fois, les trois filles prenaient leur repas à la table familiale et à la fin du repas, Prosper demandait aux parents l’autorisation de leur donner " un trou de gruyère " qu’il découpait soigneusement et avec solennité à la grande joie des trois soeurs. Nous imaginons la fête !

Leurs études se poursuivront plusieurs années sans varier d’organisation, mais quand arrivera l’âge du brevet elles seront confrontées à une situation inédite pour elles : rencontrer d’autres jeunes, garçons et filles, tous inconnus et surtout des examinateurs qui les impressionnent encore plus sans doute que tous les autres candidats déjà habitués à une vie de société normale. Elles essaieront donc de passer l’examen, mais l’angoisse, l’émotion et la timidité auront raison de leur savoir. Aucune ne réussira l’épreuve.

Edith   Andrée   et    Misson (Marie-Alice) GONJF.JPG (14654 octets)

Leur père Félix continuera à leur faire suivre des études jusqu’au baccalauréat. Les résultats n’en seront pas plus brillants mais qu’elle importance pouvait avoir pour des jeunes filles un diplôme dans ces temps là.

L’important était de posséder une certaine culture générale, de savoir se tenir dans le monde, de jouer du piano, d’exercer sa générosité. Tout cela leurs parents le leur avaient appris et c’était bien.

La guerre de 1914 n’amena pas de grand changement dans la vie de la famille puisque Félix, entièrement paralysé ne put être mobilisé

Les lettres familiales que je possède s’arrêtant en 1912, mes sources d’information vont sauter une dizaine d’années jusqu’en 1922 où René LESCENE épousera Andrée la deuxième fille. Puis en 1923 c’est Marie-Alice, la troisième qui se mariera avec Jules STEVERKYNCK et partira aussitôt pour l’Argentine.

Peu de temps après, Félix et Marie-Laurence déménagent. Ils trouvent une grande villa, tout en haut de la ville d’hiver, au pied du belvédère, avec une vue spendide sur la ville et le bassin. Elle porte un nom qui lui va parfaitement : LA VIGIE - allée MONTRETOUT.

L’aînée Edith attendra 1926 pour se marier avec Henri BRUN et partira elle aussi mais en Algérie.

La maison deviendra alors très très calme tout au long des années, animée seulement aux périodes de vacances car la famille Lescène arrivait à Arcachon dès le début de chaques vacances scolaires pour ne repartir que le dernier jour des vacances.

Quand la guerre éclate en 1939, personne n’imagine ce qui se passera au printemps suivant.

Les allemands en déclenchant l’invasion de la Belgique puis de la France vont provoquer l’exode de toutes les populations affolées par la " sauvagerie " annoncée des envahisseurs. Tout le monde s’enfuit vers le Sud. Cette fuite éperdue durera plus d’un mois du 10 mai au 18 juin 1940.

Bien des amis, des familles Belges alliées ou amies vont se diriger vers Arcachon sans compter la famille Lescène, les Lescène de Livarot etc... Avant la demande d’Armistice, c’est le grand envahissement à " La Vigie " nous sommes au moins 25; tous les lits sont occupés, au fur et à mesure les nouveaux arrivants vont coucher par terre mais ils auront au moins un toit pour les abriter, de l’eau pour se laver. Comment on put réussir à nourrir tant de monde je ne sais. Ce que je sais c’est qu’un ami Belge André de BEER, mobilisé dans l’aviation Belge, et dont l’unité avait été repliée sur Cazaux nous a rendu à tous un service considérable. Il venait nous voir presque chaque jour et comme les circonstances dramatiques obligeaient tout le monde à se débrouiller, il s‘arrangeait pour nous amener chaque jour un peu d’essence que la famille stockait dans des bidons de 100 litres en prévision du voyage retour de chaque famille quand le retour deviendrait possible. Une fois l’armistice et la capitulation signés, la radio annonçant que les routes se dégageaient de tous les fuyards, c’est très rapidement que tous ceux qui nous étions réfugiés avons repris la route en sens inverse, laissant sur place tous les bagages superflus pour les remplacer par les bidons d’essence indispensables pour avoir des chances d’aller jusqu’au bout du voyage : Courtrai en Belgique pour les uns, Livarot pour d’autres, Paris pour pas mal d’autres.

Marie-Laurence GONNET vers 1912   GONMARLO.JPG (5993 octets)

Félix et Marie-Laurence, après ce grand mois d’agitation et d’envahissement retrouvèrent le calme de leur maison et de leur vie quotidienne mais une période dramatique allait commencer pour eux.

Les allemands avaient occupé toute la bande côtière de la France jusqu’à la frontière espagnole et sur plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur mais toutes les côtes avaient un statut encore plus draconien de ZONE INTERDITE.

Personne n’avait le droit d’y entrer ou d’en sortir sans des autorisations très particulières et accordées très rarement par les allemands.

De ce fait, Arcachon et toute sa population furent soumis à des conditions d’occupation encore plus rigoureuses que dans le reste de la zone occupée.

Je citerai en exemple, une mésaventure qui aurait pu coûter très cher à Félix. Depuis qu’il était arrivé à Arcachon, Félix, chaque fois qu’il se faisait amener à la plage en calèche emmenait toujours ses jumelles - vieille habitude d’artilleur, pour scruter les terrains de manoeuvre et autres. Il passait de longs moments, appuyé sur ses béquilles à observer la mer, la plage et tout ce qu’il pouvait voir. Ce comportement parût suspect aux allemands qui le voyaient revenir régulièrement et se mettre en faction. Après un certain temps, ils finirent pas conclure que ce vieux Monsieur infirme ne pouvait être qu’un espion qui communiquait à d’autres les renseignements qu’il pouvait recueillir et ils décidèrent de l’arrêter et de l’interroger. Fort heureusement pour lui beaucoup d’Arcachonnais témoignèrent en sa faveur et je suppose que la police Française aussi bien que les autorités de la ville purent convaincre les Allemands que Félix avait depuis de très longues années essayé de se distraire ainsi lui qui ne pouvait avoir que bien peu de distractions. On lui recommanda tout de même d’être prudent et de se soumettre à l’interdiction des Allemands.
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Félix Gonnet vers 1940     GONFELI1.JPG (10325 octets)

Si tous les Français eurent très faim pendant toute la guerre à cause des restrictions imposées par les allemands qui expédiaient en Allemagne beaucoup de ce que produisait la France agricole, à Arcachon et particulièrement chez les Gonnet ces restrictions furent affreuses.

Rien ne poussait dans le sable. Les habitants n’eurent pas le recours des jardins potagers qui partout ailleurs permettaient d’avoir des petits compléments de fruits ou de légumes. Les personnes âgées ou les infirmes comme Marie-Laurence ou Félix n’avaient aucun moyen de faire du marché noir ou d’acheter des tickets supplémentaires pour se vêtir, pour manger ou pour se chauffer. Ils n’avaient pas non plus de réconfort familial puisque leurs filles étaient en Argentine et ne recevaient pratiquement pas de nouvelles, en Algérie et n’avaient droit qu’à une carte pré-imprimée de 10 lignes chaque mois, et à Paris qui écrivaient régulièrement mais n’avait pas le droit d’entrer en zone interdite.

Alors, entre amis esseulés, certains essayèrent de se regrouper pour vivre ensemble et essayer de s’entraider. C’est ainsi que de vieux amis d’Indochine les BERHLÉ puis leur soeur, Madame LUCAS vinrent s’installer chez eux, aidant au ménage et surtout aux courses et aux queues interminables dans les rares magasins d’alimentation.

Ils avaient quand même de temps en temps la visite de leur neveu Arnaud MINVIELLE. Arnaud commençait ses études de médecine à Bordeaux (ville en zone interdite comme Arcachon) Quand il y avait des vacances, il obtenait une autorisation pour retourner chez ses parents à Sauveterre de Béarn - zone occupée - C’était une petite ville encore très campagnarde et là on trouvait encore de la nourriture de qualité satisfaisante et en quantité. Ses parents remplissaient donc ses bagages de conserves, de charcuterie et de nourriture variée.

Une fois retourné à Bordeaux, Arnaud ne manquait pas de prendre son vélo, pour éviter les contrôles dans les trains, de faire les 60 km jusqu’à Arcachon pour apporter à Félix et à Marie-Laurence quelques provisions. Il était accueilli avec la joie que vous imaginez non seulement pour tout ce qu’il amenait mais parce que c’était le seul et unique contact familial qu’ils purent avoir pendant toute la guerre

Arnaud ne restait pas longtemps car il lui fallait arriver à Bordeaux avant le couvre-feu mais il faisait volontiers ce trajet pour apporter un peu de joie à son oncle et sa tante.

Malheureusement en Avril 1942 il lui fallut faire le même trajet pour aller annoncer à Félix et Marie-Laurence que leur fille Edith était décédée à ALGER. De là-bas on ne pouvait pas envoyer de télégramme, et c’est sans doute parcequ’il était député que Prosper MINVIELLE avait pu être prévenu mais lui ne pouvait obtenir l’autorisation de se rendre en zone interdite. Il lui fallut donc envoyer une lettre à son fils à Bordeaux et charger ce garçon de 20 ans d’une commission dont il gardera le souvenir indélébile - comme il conservera le sentiment d’abandon quand il laissera ces deux pauvres vieux, tout seuls, anéantis, quelques heures plus tard, pour refaire les 60 km du retour.

Edith avait été l’une des nombreuses victimes des conditions d’hygiène épouvantables qui régnaient en Algérie, totalement coupée de la France. Une épidémie de typhus l’emportant en quelques jours. Elle laissait une pauvre fille de 14 ans complètement désemparée seule avec son père et n’ayant aucun réconfort familial puisque tous leurs parents, grands-parents, oncles et tantes étaient en France.

Félix et Marie-Laurence eux non plus n’eurent pas droit au réconfort de leur famille. Ce n’est que 8 mois plus tard que les Allemands accordèrent l’autorisation aux aînés de leurs petits-enfants Michel et Annie LESCENE de leur rendre visite pendant quelques jours aux vacances de Noël. Voyage infernal dans des trains pas chauffés où je garde le souvenir de nous être placés debout face à face et de sauter en tapant nos pieds l’un de l’autre pour essayer de nous rechauffer, comme font les petites filles en se tapant les mains l’une l’autre. Ce fut notre dernière entrevue avec notre grand-père.

Dernière photo de Félix Gonnet en 1943 GONFELIX.JPG (11779 octets)

Félix mourût en quelques instants le 14 juillet 1943. Marie-Laurence eût le temps de l’entendre se plaindre d’une douleur violente et subite à une plaie de sa jambe. C’était sans doute un caillot qui se détachait de sa plaie et qui, poussé par le flux sanguin allait, quelques instants après obstruer un vaisseau essentiel et l’emporter vers l’éternité.

Marie-Laurence fut soutenue par la présence et l’amitié de Madame LUCAS qui habitait encore à La Vigie - Andrée et Renée LESCENE eurent l’autorisation des Allemands pour venir à l’enterrement.

Un peu plus tard Marie-Laurence quitta LA VIGIE pour une pension de famille où au moins elle n’était plus seule et pouvait mieux survivre.

Dès que les Allemands eurent quitté Arcachon et la région parisienne, mes parents la firent venir quelques mois à Sceaux puis dès que les voyages à l’étranger purent reprendre elle partit en bateau pour l’Argentine où elle passa une longe année au milieu de ses 16 petits-enfants.

La paix ayant ramené la prospérité et la vie plus facile, elle se réinstalla dans sa maison mais n’hésitait pas à venir passer plusieurs mois chez Andrée ou même encore chez Misson en Argentine.

Atteinte en 1949 d’un cancer de l’estomac, Andrée la prendra définitivement chez elle et Arnaud MINVIELLE ce neveu qui avait été si bon pour elle, la soignera jusqu’au 11 novembre 1949.

Son souvenir ainsi que celui de Félix, se perpétuera à travers leurs 24 petits-enfants, leur centaine d’arrière-petits-enfants et pendant bien des générations j’espère.

Cette saga familiale se continuera aussi dans quelque temps par l’histoire des mes parents Andrée et René LESCENE puis par ma propre histoire, en espérant qu’à chaque génération montante, l’un ou l’autre aura envie de poursuivre ce récit.

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FAIT à BASTIA septembre 1994

Annie BESNARD                                                          RETOUR A LA PAGE INDEX